|
La Société industrielle de Mulhouse, sous son aspect visible aujourd’hui, c’est
ce bâtiment rose et blanc qui s’ouvre par quatre portes de façade, sous des
arcades, et forme le fond d’une place triangulaire plantée d’un jardin. Ces
portes, depuis peu, ont reçu chacune un nom : Dollfus, à gauche, Koechlin, au
centre pour honorer Nicolas qui avait fait don, en 1830, à la jeune Société,
du terrain et du bâtiment qu’il avait financés et qui étaient conçus pour
être au centre du grand plan urbain que les Mulhousiens appelaient “le
Nouveau Quartier”. La porte suivante s’appelle Mieg et la dernière, à
droite, est celle de Merian, le banquier bâlois qui aida au financement de l’entreprise
fondée en 1826.
Cent dix ans après, quand j’étais moi-même lycéenne dans la ville, la
Société industrielle, qu’on appelait aussi “la Bourse” ou la “SIM”
et dont j’ignorais tout de l’histoire, était pour nous un prestigieux lieu
de culture. On y donnait des concerts, des conférences, des expositions, des
réceptions. S’y passaient aussi des évènements charitables comme la Vente
des Missions. Nous la percevions comme un lieu de rencontres, de joies
artistiques, de découvertes.
Plus tard, et bien après la deuxième guerre mondiale, alors que je
commençais, pour alimenter le BK et ma curiosité personnelle, à m’intéresser
à l’histoire de ma famille et du passé de sa ville, j’ai beaucoup
fréquenté la bibliothèque de la SIM qui est devenue, pour moi, un merveilleux
lieu de travail dans un cadre aussi adapté et aussi prompt à répondre aux
demandes et à tous les questionnements qu’on peut le souhaiter d’une
bibliothèque. En plus ses locaux sont beaux, spacieux et confortables. Allez-y
!
On y trouve toutes sortes d’informations, des dictionnaires, des revues, des
livres, des images, des bibliographies. Mais, lorsque je cherchais des
informations sur une famille, un homme, un événement, je butais souvent sur un
manque : une véritable monographie sur l’histoire de cette SIM qui semblait
toujours à la fois centrale et fuyante, n’existait pas.
Cette histoire que j’appelais de mes vœux, la voici enfin ! Nous la devons à
Florence Ott et elle n’a pas fini de nous instruire.
Qui est Florence Ott ? Née à Bâle en 1960, elle est française et très
diplômée : licence d’archivistique et licence d’histoire, maîtrise en
muséologie, diplôme d’études supérieures spéciales en technique d’archives
et de documentation, et Docteur en Histoire pour sa thèse “La société
Industrielle de Mulhouse (1826-1876), ses membres, ses activités, ses réseaux”.
Cette thèse de 805 pages fut imprimée par les Presses Universitaires de
Strasbourg en 1999.
Ce livre nous propose une vraie somme de connaissances à partir des archives de
la SIM, conservées et cataloguées au Centre Rhénan d’Archives et de
Recherches Économiques (CERARE) qui a pour but la sauvegarde et la valorisation
du patrimoine archivistique des entreprises alsacienne. Le fondateur et
président de ce centre est Jacques-Henry Gros, notre cousin (par les
Schlumberger et les Bourcart et descendant de Samuel K. par Isaac). J-H. Gros,
depuis plus de 50 ans, n’a pas cessé d’œuvrer pour un meilleur Mulhouse
étant l’initiateur, puis l’élément moteur de maintes entreprises ou
réalisations sur le plan de la culture et des communications (Université de
Haute-Alsace, “Filature”, SIM, aéroport international, Grand Canal, etc…)
et c’est lui qui a soutenu Florence Ott, nommée directeur du CERARE en 1985,
dans son long travail. Quinze ans, il lui a fallu 15 ans pour achever ce beau
livre !
Il est impossible de résumer un livre aussi dense, porteur d’une histoire si
remarquablement dominée. On croyait connaître la ‘très veille dame’,
nous les Mulhousiens, et on ne cesse d’apprendre sur elle du nouveau. Ma
petite vision de la SIM des années 1930, réduite à une sorte de Maison de la
Culture ou de Salle Polyvalente, n’était, par exemple, qu’une faible image
de ce qu’elle fut dès sa fondation et pendant tout le cœur du 19
siècle. Quoi donc, alors ? Il nous faut revenir, comme Florence Ott nous y
invite, aux bases.
En 1826, l’équipe fondatrice se compose de vingt deux hommes dont la moitié
ont moins de trente ans et dont cinq s’appellent Koechlin - Edouard K.
(81/AR), Daniel K. (105/JD), Joseph K. (100/JK), Daniel K. (76/AM) et Jean K.
(139/AH1) - et deux sont mariés à des Koechlin : Josué Heilmann (137/AF1) et
Jean-François Grosjean (72/AI). Ils définissent en six articles les
règlements de leur association. (Cf. BK No 40 de juin 1998.)
Madeleine Fabre-Koechlin
Interview avec Florence Ott
En juillet dernier, j’ai rencontré Florence Ott dans son bureau du CERARE et
je lui ai posé quelques questions :
MFK : Pourquoi avez-vous limité votre étude aux 50 premières années de
la SIM ?
FO : Parce que c’est la partie vraiment forte de sa vie, celle où elle
arrive à réaliser tous ses objectifs, dans une situation relativement stable,
politiquement et économiquement.
MFK : Chez les hommes qui l’ont faite - et réussie - y a-t-il un profil
particulier, une éthique, une solidarité exceptionnelle ?
FO : C’était une élite polyvalente, des hommes qui travaillaient 12
heures par jour, ne prenaient jamais de vacances, avaient entre eux des liens de
parenté et n’étalaient pas leur paraître.
MFK : Y a-t-il certaines personnalités marquantes ou exemplaires que vous
avez pu apprécier ?
FO : Il y a eu Nicolas et André Koechlin qui étaient des techniciens et
aussi des donateurs. Mais ils n’étaient pas dans l’équipe de fondation où
Edouard K. a joué un rôle important. Comme personnalités fortes, je citerai
Jean Zuber (185/GB2) et Jean Dollfus (cf. page 5) qui furent exemplaires dans
leurs préoccupations sociales. Le comité social s’est développé plus
tardivement, en effet, que ceux qui concernent les techniques et les sciences ;
Chaque personnalité a eu ses charismes propres mais tous avaient en commun une
haute idée de leur devoir de citoyen.
MFK : On les a beaucoup accusés de “paternalisme” pour couvrir une
véritable exploitation. Qu’en pensez-vous ?
FO : Qu’il est anachronique de juger avec des critères et un vocabulaire
modernes. Leur action est à voir dans le déroulement de l’histoire, cas par
cas, époque par époque, et en comparaison avec des situations analogues en d’autres
lieux à la même époque.
MFK : Que se passe-t-il après la période que vous étudiez ?
FO : D’abord, tout change à partir de 1870 avec l’annexion de l’Alsace.
C’est la fin des décideurs et des financiers, qui suit le transfert de
beaucoup d’industries hors d’Alsace, le départ des patrons et de leurs fils
(qui refusent de servir l’Allemagne), l’éclatement des familles.
A Mulhouse, au 20e siècle, la ville a surtout vécu de ses acquis. Les
dirigeants suivants ne sont pas des capitalistes mais des gestionnaires. Et la
SIM change. C’est une nouvelle histoire, mais c’est encore la SIM.
Madeleine Fabre-Koechlin
Conclusion Générale du livre de Florence Ott
p. 695-696
Au terme de ce travail, se dégage le soulagement d’être parvenu à dompter
une partie de la masse d’information et d’avoir contribué à écrire, au
travers de l’étude de la première Société Industrielle de France, un pan
de l’histoire industrielle et humaine de Mulhouse au XIXe siècle, souvent
oublié et mal compris. Les paroles du Président, Auguste Dollfus, restent
comme une pensée lancinante devant le danger imminent de l’Annexion
repérant, tel un devoir essentiel, ces mots : « nous maintiendrons ». Ses vœux
se sont réalisés, la SIM s’est maintenue à travers tous les orages, les
catastrophes, l’évolution des mentalités et de l’économie.
|