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BK no 45 - Décembre 2000

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Au fil des indiennes...

Madame Carven et les indiennes

Dorothée Koechlin de Bizemont nous relate sa rencontre avec Madame Carven

J’avais souvent admiré, de loin, Madame Carven, créatrice de cette grande maison de couture qui reste l’une des gloires de notre patrimoine culturel.

Or, il y a quelques jours, j’ai eu la chance et l’honneur d’être invitée à sa table par mes amis couturiers, Maxime Jouberthon et Henri Léal.

Assise à côté d’elle, je ne me lassais pas d’admirer sa tenue - une explosion de roses, d’oranges de verts, dans une soie éblouissante. Il faut dire que Madame Carven, malgré les années, reste d’une élégance et d’une allure exceptionnelles. Mais il est évident que l’harmonie du vêtement ne serait rien si elle ne traduisait pas l’harmonie intérieure de la personnalité qui porte ce vêtement. Cela est très visible dans le cas de Madame Carven.

Je m’enhardis à lui faire compliment de sa veste :

«Comme c’est beau…»

«Oui, c’est un tissu de Bianchini Févier»

«C’est que, voyez-vous, Madame, je suis particulièrement sensible aux beaux tissus. Je viens d’une famille qui fabriquait des indiennes à Mulhouse.»

«Oh, mais je vois très bien de quoi il s’agit !»

«???…»

Surprise de ma part… Les Parisiens, en règle générale, même cultivés, ne savent plus ce que furent les “indiennes”.

«Oui. J’ai même fait des robes avec !»

«Oh !»

«Voilà comment. Tout de suite après la guerre, en 1945, je préparais ma première collection. Une amie, qui deviendra cliente, la comtesse de Védrines, m’avait invitée chez elle à la Rochelle. Dans ce château tranquille, en pleine campagne, j’allais pouvoir terminer les croquis de ma collection.

Exemple d'indienne dans les style de celles utilisées par Madame Carven Et voilà que, durant la nuit, j’ai été réveillée par un bruit de tonnerre, si bien que j’ai eu peur. J’ai cru que les bombardements reprenaient ! En fait, l’aile droite des combles venait de s’écrouler, rongée par les termites. Au beau milieu des gravats sont apparus des dizaines de rouleaux de tissus : des cotonnades alsaciennes, entreposées là et oubliées en 1914, au moment de la Grande Guerre.

La comtesse de Védrines me les a données et je suis repartie sur Paris avec des centaines de mètres d’imprimés fleuris !

Vous n’imaginez pas quelle aubaine c’était en 1945 ! Nous connaissions encore le rationnement, même les tissus, qui étaient rares et chers ! Mes robes, taillées dans ces cotonnades, on eu un succès fou.

«En avez-vous encore des photos ?»

«Hélas, très peu. Je vous montrerai mon livre et vous verrez !(1) Voudriez-vous aussi voir les tissus ?»

«Avec joie !»

Quelques jours plus tard, Madame Carven me téléphonait de la maison à la campagne qu’elle avait retrouvé les restes de ces indiennes. Elle me les a apportés à Paris.

«Voilà ! C’est tout ce qui me reste. Je vous les donne.»

Quel bonheur ! Quelle émotion d’avoir entre les mains ces vénérables tissus de Mulhouse, plus que centenaires, émergés brusquement de l’oubli. Comme vous le voyez sur l’illustration, les caractères imprimés sur chaque pièce sont écrits dans leur graphisme XVIIIe siècle d’origine. Et les motifs imprimés sont typiquement ces fleurs stylisées “palmettes”, empruntées à la tradition indienne (ou plutôt, persane). Nos “indiennes” apportaient en Europe un peu des “Mille et une Nuits”…

Rendez-vous a été pris avec notre Musée de l’Impression à Mulhouse pour expertise plus approfondie et savoir de quelle fabrique exactement provenait ce lot. Si l’un de nos cousins en a une idée, qu’il nous le dise.

Je souhaite aussi qu’un hommage soit rendu à l’une de nos plus grandes créatrices de la Haute Couture. Cette histoire tout à fait extraordinaire mérite d’être connue.

Dorothée Koechlin de Bizemont

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Dernière modification de cette page : 23/11/2008