Dorothée Koechlin de Bizemont nous relate sa rencontre avec Madame Carven
J’avais souvent admiré, de loin, Madame Carven, créatrice de cette grande
maison de couture qui reste l’une des gloires de notre patrimoine culturel.
Or, il y a quelques jours, j’ai eu la chance et l’honneur d’être invitée
à sa table par mes amis couturiers, Maxime Jouberthon et Henri Léal.
Assise à côté d’elle, je ne me lassais pas d’admirer sa tenue - une
explosion de roses, d’oranges de verts, dans une soie éblouissante. Il faut
dire que Madame Carven, malgré les années, reste d’une élégance et d’une
allure exceptionnelles. Mais il est évident que l’harmonie du vêtement ne
serait rien si elle ne traduisait pas l’harmonie intérieure de la
personnalité qui porte ce vêtement. Cela est très visible dans le cas de
Madame Carven.
Je m’enhardis à lui faire compliment de sa veste :
«Comme c’est beau…»
«Oui, c’est un tissu de Bianchini Févier»
«C’est que, voyez-vous, Madame, je suis particulièrement sensible aux beaux
tissus. Je viens d’une famille qui fabriquait des indiennes à Mulhouse.»
«Oh, mais je vois très bien de quoi il s’agit !»
«???…»
Surprise de ma part… Les Parisiens, en règle générale, même cultivés, ne
savent plus ce que furent les “indiennes”.
«Oui. J’ai même fait des robes avec !»
«Oh !»
«Voilà comment. Tout de suite après la guerre, en 1945, je préparais ma
première collection. Une amie, qui deviendra cliente, la comtesse de Védrines,
m’avait invitée chez elle à la Rochelle. Dans ce château tranquille, en
pleine campagne, j’allais pouvoir terminer les croquis de ma collection.
Et voilà que, durant la nuit, j’ai été réveillée par un bruit de
tonnerre, si bien que j’ai eu peur. J’ai cru que les bombardements
reprenaient ! En fait, l’aile droite des combles venait de s’écrouler,
rongée par les termites. Au beau milieu des gravats sont apparus des dizaines
de rouleaux de tissus : des cotonnades alsaciennes, entreposées là et
oubliées en 1914, au moment de la Grande Guerre.
La comtesse de Védrines me les a données et je suis repartie sur Paris avec
des centaines de mètres d’imprimés fleuris !
Vous n’imaginez pas quelle aubaine c’était en 1945 ! Nous connaissions
encore le rationnement, même les tissus, qui étaient rares et chers ! Mes
robes, taillées dans ces cotonnades, on eu un succès fou.
«En avez-vous encore des photos ?»
«Hélas, très peu. Je vous montrerai mon livre et vous verrez !(1)
Voudriez-vous aussi voir les tissus ?»
«Avec joie !»
Quelques jours plus tard, Madame Carven me téléphonait de la maison à la
campagne qu’elle avait retrouvé les restes de ces indiennes. Elle me les a
apportés à Paris.
«Voilà ! C’est tout ce qui me reste. Je vous les donne.»
Quel bonheur ! Quelle émotion d’avoir entre les mains ces vénérables tissus
de Mulhouse, plus que centenaires, émergés brusquement de l’oubli. Comme
vous le voyez sur l’illustration, les caractères imprimés sur chaque pièce
sont écrits dans leur graphisme XVIIIe siècle d’origine. Et les motifs
imprimés sont typiquement ces fleurs stylisées “palmettes”, empruntées à
la tradition indienne (ou plutôt, persane). Nos “indiennes” apportaient en
Europe un peu des “Mille et une Nuits”…
Rendez-vous a été pris avec notre Musée de l’Impression à Mulhouse pour
expertise plus approfondie et savoir de quelle fabrique exactement provenait ce
lot. Si l’un de nos cousins en a une idée, qu’il nous le dise.
Je souhaite aussi qu’un hommage soit rendu à l’une de nos plus grandes
créatrices de la Haute Couture. Cette histoire tout à fait extraordinaire
mérite d’être connue.
Dorothée Koechlin de Bizemont