Les Koechlin d’aujourd’hui...
Une cousine en Ouzbékistan
Profitant d’un échange au sujet du site Internet des Koechlin avec Gil,
nous avons appris que sa sœur, Gwenaëlle, était dans un pays lointain, peu
connu de la plupart d’entre nous. Voici donc un article d’un Koechlin bien d’aujourd’hui
...qui nous est venu en e-mail par Internet.
“Oasis Interdites”
...ou vivre
aujourd’hui en Ouzbékistan, au cœur de la route de la soie par
Gwenaëlle de Bizemont-Rollet (AH113112)
Si d'aventure l'on m'avait prédit, il y a 15 ans, que j'habiterais dans la
troisième ville soviétique (après Moscou et Saint Petersbourg, et avant Kiev)
et que je parlerais russe... je crois que j'aurais définitivement tourné une
page sur toutes sortes d'horoscopes !
Pourtant, me voici désormais, depuis un an et demi, avec mari et enfants, a Tachkent, en Ouzbékistan. L'évocation même du nom de ce pays provoque partout
des sourires gênés : “l'Oubé quoi ?”, “le Stan quoi ?” Depuis
l'éclatement de l'empire soviétique, peu de gens s'y retrouvent. Tant de
nouveaux pays, de nouvelles frontières… Je n'avais moi-même aucune idée de
la situation géographique de l'Ouzbékistan lorsque Gilles, mon mari,
m'annonça son nouveau poste prévu par ABN AMRO (la banque pour laquelle il
travaille, propriétaire de la NSM !). Nous vivions depuis presque quatre ans en
Afrique du Sud.
J’imaginais une pauvre province soviétique, aux charmes de béton, aux
froids Sibériens, aux ex-agents du KGB postés un peu partout, épiant mes
moindres faits et gestes ! Et comment ne pas avoir ce genre de cliché à
l'égard d'une région pacifique dont on ne parle jamais a la télévision et
dont même CNN, a l'heure de la météo mondiale, oublie de faire figurer les
frontières sur ses cartes ?
C'est, finalement, au cœur
de la route de la soie, sur les traces d'Alexandre le Grand, de Genghis Khan et
de Tamerlan que j'ai atterri. Tous ont parcouru et vécu dans cette région de
déserts et d'oasis, située au carrefour de l'empire Perse, l'empire Céleste
et des Indes, nœud vital de toutes les transactions commerciales d'Est en
Ouest.
Comment aurais-je pu imaginer Boukhara, avec ses trois cent soixante
magnifiques écoles coraniques et ses multiples caravansérails ? Et Samarkand,
splendeur et folie architecturale construite par Tamerlan au 14e siècle,
alliant finement les briques blondes aux céramiques variant a l'infini entre
les tons bleu, vert et turquoise ? Ou même Khiva, oasis intacte aux portes du
désert, qui vient de fêter, sous l'égide de l'UNESCO qui l'a inscrite au
patrimoine mondial, ses 2500 ans ?
Je fus, tout d’abord,
surprise par le climat. Quoi ? Il peut faire encore 20 degrés en décembre ? Et
ce printemps qui arrive si vite en mars, avec un retour à 20-25 degrés ? Cet
éternel ciel bleu, c'est toute l'année, vraiment ? Oui, privilège des
régions désertiques, c'est un climat continental sec extrêmement doux dont
nous bénéficions, proche de notre Midi à nous. Les mois de juillet et août
peuvent être aussi caniculaires que chez nous. Douceur bienvenue pour mes
enfants, Charles et Danae, 7 ans et 4 ans, qui, venant d'Afrique, passent ainsi
leur premier hiver et se livrent aux joies du ski presque tous les week-ends
pendant les trois mois que dure la neige. Les pistes de ski ne sont qu'a 80 km
de Tachkent. (L'équipe olympique de ski de l'ex-URSS s'y entraînait
autrefois.)
Surprise ensuite par la langue. Faut-il apprendre le russe, langue des
colonisateurs depuis 150 ans, si riche d'histoire et parlée par l'élite, ou
l'ouzbek, langue du peuple, patois turc parlé par 90% des 23 millions d’habitants
? Avec mon mari, nous choisissons le russe, plus répandu sur la planète. Un
choix partagé dans notre petite communauté de 3 000 expatriés ici. Les
expatriés américains, plus nombreux, optent pour l'ouzbek, langue désormais
nationale, qui permet, il est vrai, de papoter avec tout un chacun partout dans
le pays et de déclencher sourires et bienveillance de la part des Ouzbeks.
Quant aux européens, ils préfèrent plutôt le russe, langue pouvant s'avérer
plus utile pour un éventuel second poste dans cette région. Mais si
déchiffrer le cyrillique est relativement aisé, bien parler le russe est une
autre affaire ! Mes 3 heures de cours hebdomadaires me laissent penser qu'il me
faudra encore une petite douzaine d'années pour une maîtrise moyenne de cette
langue superbe.
Surprise aussi par le niveau
d'éducation du personnel qui m'entoure. Ainsi dois-je faire face à une
cuisinière/professeur de littérature russe a l'Université, a un
jardinier/ingénieur, et a un chauffeur/ingénieur en physique nucléaire ! Il
s'agit, en fait, de l'élite coloniale russe, qui a décide de ne pas immigrer
en Russie au moment de l'indépendance de l'Ouzbékistan en 1992. Vivant depuis
trois générations en Ouzbékistan, le tiers des 10% de Russes vivant autrefois
ici a décidé de ne pas tenter l'aventure si incertaine de la Mère Patrie
russe. Tous les postes de fonctionnaires privilégiant désormais les Ouzbeks,
les Russes, restés sans travail, utilisent leurs connaissances d'une autre
langue (l'anglais ou le français) pour obtenir un emploi auprès des
étrangers. Ils gagnent ainsi presque dix fois le salaire moyen mensuel (environ
15 dollars). Il est très sympathique d'avoir à son service des esprits
surdimensionnés, me direz vous ! C'est vrai, sauf que leur curiosité et
avidité de connaître nos opinions d'étrangers vous contraignent à donner
quasi quotidiennement des conférences de presse sur l'actualité
internationale!
Bien sûr, choc des mentalités, on n'efface pas si facilement 70 ans de
bonnes habitudes soviétiques. A tous les niveaux, les traces de l'ancien
régime sont évidentes. Le nouveau gouvernement s'est déclaré nation
islamique (le croissant orne même son nouveau drapeau), mais comment retrouver
le chemin de la mosquée, après plus de 70 ans d'interdiction de culte, et
comment renoncer, pour les filles, aux bras nus, aux jupes courtes et a l'accès
libre a tous les emplois ? Ou même a la vodka ou au jambon, dont les hommes
sont friands ? L'Arabie Saoudite a eu beau envoyer des imams et faire construire
2500 mosquées dans le pays, les débuts de l'islamisation de masse ont
rencontré des résistances, surtout dans les villes. Mais ce mouvement
s'accélère à un rythme certain. L'influence des pays voisins comme
l'Afghanistan, le Tadjikistan ou l'Iran commence à se faire sentir de façon
manifeste. Nous avons vu les premiers voiles apparaître dans les villes de
province, ou même dans le grand bazar de Tachkent. Pourtant, je ne connais pas
de pays musulman où il est si facile, en tant qu'étrangère, d'être une
femme. Je m'habille comme en France, sans choquer personne (les jupes des
secrétaires de mon mari sont bien plus courtes que les miennes !) et je suis
entièrement libre d'aller ou bon me semble, comme il me semble, sans jamais un
regard déplacé ou désapprobateur à mon égard. Certains experts affirment
que les femmes connaissent leurs dernières heures de liberté ici, ce que je
suis prête à croire bien malgré moi. Car, finalement, la transition se fera,
puisque l'Islam aussi se veut État Providence, se chargeant de tout jusqu'au
moindre détail, empêchant par là même le moindre sens de l'initiative
individuelle... un mode de vie coutumier de la période communiste. Au
quotidien, c'est d'ailleurs un aspect des mentalités qui nous demande le plus
d'efforts : obliger les gens à prendre des décisions et des responsabilités.
En tant que dirigeant d'une banque de 80 personnes, Gilles a parfois
l'impression d'être plutôt le directeur d'une école primaire !
Choc de l'architecture, finalement si peu russe. Certes, Tachkent dispose
d'une collection de petites horreurs staliniennes, genre blocs de béton
titanesques chichement décorés. Mais, de part et d'autre, épargnées par le
grand tremblement de terre de 1966, se trouvent de superbes petites merveilles
en brique claire, entre le gothique et le mauresque. Notre propre maison,
construite il y a seulement sept ans, reprend ces influences : à la fois chalet
et datcha au toit de zinc, toute en briques, plafonds très hauts et vastes
pièces avec fenêtres étroites pour se protéger de la chaleur ou du froid. Et
un petit jardinet, comme pour toutes les maisons de mon quartier. L'usine qui
employait tous mes voisins est à 300 mètres, située derrière de hauts murs
qui cachent le caractère obsolète et l'état d'abandon de cette dernière. Les
employés, faute de salaire, ont gardé leur maison de fonction. Ainsi chaque
quartier a son usine, désertée aujourd'hui, puisqu'elle ne produisait que des
éléments acheminés vers Moscou pour y être assemblés par la suite. (La
Russie actuelle, avec son flot d'investisseurs étrangers, ne commande bien sûr
plus rien et produit elle-même ses nouveaux produits.) Quant aux villes
historiques de province, d'influence persane, ce sont de véritables bijoux qui
rivalisent de loin avec les plus beaux sites d'Iran... peut être même mieux
préservées, car les villes nouvelles se sont construites à l'écart, laissant
les quartiers anciens tel quels. Pas un de mes rares invités n'est resté de
marbre devant ces splendeurs d'arabesques bleues et ces forteresses gigantesques
des Khans tout puissants. Pas un ne s'attendait à tant de beauté délicate au
milieu de ces oasis perdues, et pour dire vrai, moi non plus.
Choc, enfin, des paysages. Le désert façon steppe : pas si difficile à
imaginer. Mais qui pouvait s'attendre à tant de végétation luxuriante dans
les villes ? Tachkent est, vue d'avion, une vraie forêt. Chaque avenue, chaque
rue est bordée d'arbres divers. Un authentique plaisir dès le début du
printemps, car la ville et le pays regorgent d'arbres fruitiers. L'Ouzbékistan
est d'ailleurs un paradis des fruits et légumes. Qui savait que ce pays
fournissait 70% des fruits et des légumes de l'URSS ? D'où l'arrivée en masse
des Russes (surtout de la Georgie) après la Grande Guerre. Des hordes de veuves
et d'enfants ont fui les terres ingrates russes pour manger au soleil du
Turkestan, cette province soviétique d'où venaient tous les fruits. Ainsi quel
ne fut pas mon étonnement de voir dans chaque bazar quinze sortes de raisins,
au moins cinq variétés de melons, des abricots et des prunes de toutes sortes,
de telles variétés de fruits rouges que je n'ai pas pu toutes les nommer aux
enfants... Le tout est cultivé souvent sans engrais chimique, arrivant mûri à
point par le soleil. J'ai redécouvert des saveurs que j'avais oubliées : le
vrai goût de la tomate, le parfum de la fraise, l'arôme d'une poire... Bien
sûr, rien ne tient longtemps dans mon frigo. Mais comme rien n'existe en boîte
ou en surgelé (sauf quelques produits importés de Turquie ou d'Iran) nous
mangeons frais tous les jours et ma cuisinière fait les courses deux fois par
semaine. Certes, la sauce bolognaise ne se fait pas le temps de l'ouverture d'un
pot... Elle se mijote longuement et patiemment. Ce qui explique que, pour la
première fois depuis très longtemps, je ne cuisine plus. C'est un travail à
temps plein ! Du coup, les enfants deviennent difficiles. Il n’est pas
évident de leur faire manger du jambon sous cellophane ou une baguette pas
terrible lors de mes retours en France, après avoir connu, au quotidien, le
vrai jambon au torchon fait artisanalement, ou la "lipiochka" fraîche
de mon voisin, le boulanger.
Oui, la vie au quotidien en Ouzbékistan ressemble finalement assez à la vie
en Europe il y a 50 ans. Nous nous réveillons même quotidiennement au son de
la voix aiguë de la crémière, passant inlassablement dans notre rue après le
chant du coq, criant "malako", "malako" et espérant vendre
son lait juste avant le départ des enfants pour l'école. Mais ce n'est
finalement pas désagréable… voire même très sympathique pour nos enfants.
Comment se plaindre de l'école française ici, où, comme dans les écoles de
campagne autrefois, les classes sont petites et mélangées par niveau ? Ce sont
finalement presque des cours particuliers que mon fils reçoit, dans une classe
avec cinq élèves en CE1 et trois en CP !
Quant au distractions le soir, elles ressemblent beaucoup a celles que ma
grand-mère me décrivait : beaucoup de dîners en ville, de fêtes entre
expatriés... et d'opéra ! Car point de cinéma ici, mais une douzaine de
théâtres très actifs dont un magnifique Opéra. Pour l'équivalent de 5FF, il
y a, chaque soir, un opéra ou un ballet différent. 600 artistes travaillent à
temps complet pour ce théâtre qui offre chaque mois pas moins de 15 spectacles
différents. Du Stakhanovisme musical, peut être, mais quel plaisir de voir ou
de revoir tous les grands classiques avec des décors somptueux, un orchestre de
70 personnes dans la fosse et, parfois, 120 acteurs sur scène revêtus de
ravissants costumes brodés pour souvent seulement 40 personnes dans la salle.
Une telle sortie en famille reste un luxe pour les Ouzbeks qui ont un salaire
mensuel avoisinant les 100 FF.
Quant aux week-ends, entre les expéditions "pique-nique dans les
steppes", la découverte des sites ou les ballades ‘shopping’ pour
acheter antiquités, "suzanis" (superbes couvre-lits entièrement
brodés), et tapis... ils peuvent être épuisants !
Voila donc comment se déroule notre vie en Ouzbékistan et il y aurait encore
tant à dire. Cependant, nous espérons que certains cousins seront tentés par
l'aventure. Vous êtes les bienvenus chez nous sur la Route de la Soie ou pour
vous aider à planifier un voyage dans cette région.
P.S. Le titre “Oasis Interdites” est repris du livre d'Ella
Maillart, exploratrice des années trente, qui traversa toute cette région en
suivant une caravane. Un de nos ancêtres Koechlin a d'ailleurs aussi traversé
cette région pour la société Eiffel et la retrace dans un livre intitulé “Voyage
en Asie Centrale”.
Gwenaëlle demande si elle ne se trompe pas sur le titre de ce livre d’un
voyageur et comment elle pourrait se procurer une copie.