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BK no 44 - Juin 2000

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Les Koechlin d’aujourd’hui...

Une cousine en Ouzbékistan

Profitant d’un échange au sujet du site Internet des Koechlin avec Gil, nous avons appris que sa sœur, Gwenaëlle, était dans un pays lointain, peu connu de la plupart d’entre nous. Voici donc un article d’un Koechlin bien d’aujourd’hui ...qui nous est venu en e-mail par Internet.

“Oasis Interdites”
...ou vivre aujourd’hui en Ouzbékistan, au cœur de la route de la soie par
Gwenaëlle de Bizemont-Rollet (AH113112)

Si d'aventure l'on m'avait prédit, il y a 15 ans, que j'habiterais dans la troisième ville soviétique (après Moscou et Saint Petersbourg, et avant Kiev) et que je parlerais russe... je crois que j'aurais définitivement tourné une page sur toutes sortes d'horoscopes !

Pourtant, me voici désormais, depuis un an et demi, avec mari et enfants, a Tachkent, en Ouzbékistan. L'évocation même du nom de ce pays provoque partout des sourires gênés : “l'Oubé quoi ?”, “le Stan quoi ?” Depuis l'éclatement de l'empire soviétique, peu de gens s'y retrouvent. Tant de nouveaux pays, de nouvelles frontières… Je n'avais moi-même aucune idée de la situation géographique de l'Ouzbékistan lorsque Gilles, mon mari, m'annonça son nouveau poste prévu par ABN AMRO (la banque pour laquelle il travaille, propriétaire de la NSM !). Nous vivions depuis presque quatre ans en Afrique du Sud.

J’imaginais une pauvre province soviétique, aux charmes de béton, aux froids Sibériens, aux ex-agents du KGB postés un peu partout, épiant mes moindres faits et gestes ! Et comment ne pas avoir ce genre de cliché à l'égard d'une région pacifique dont on ne parle jamais a la télévision et dont même CNN, a l'heure de la météo mondiale, oublie de faire figurer les frontières sur ses cartes ?

Samarkand (photo de Denis Fabre)C'est, finalement, au cœur de la route de la soie, sur les traces d'Alexandre le Grand, de Genghis Khan et de Tamerlan que j'ai atterri. Tous ont parcouru et vécu dans cette région de déserts et d'oasis, située au carrefour de l'empire Perse, l'empire Céleste et des Indes, nœud vital de toutes les transactions commerciales d'Est en Ouest.

Comment aurais-je pu imaginer Boukhara, avec ses trois cent soixante magnifiques écoles coraniques et ses multiples caravansérails ? Et Samarkand, splendeur et folie architecturale construite par Tamerlan au 14e siècle, alliant finement les briques blondes aux céramiques variant a l'infini entre les tons bleu, vert et turquoise ? Ou même Khiva, oasis intacte aux portes du désert, qui vient de fêter, sous l'égide de l'UNESCO qui l'a inscrite au patrimoine mondial, ses 2500 ans ?

Samarkand (photo Denis Fabre)Je fus, tout d’abord, surprise par le climat. Quoi ? Il peut faire encore 20 degrés en décembre ? Et ce printemps qui arrive si vite en mars, avec un retour à 20-25 degrés ? Cet éternel ciel bleu, c'est toute l'année, vraiment ? Oui, privilège des régions désertiques, c'est un climat continental sec extrêmement doux dont nous bénéficions, proche de notre Midi à nous. Les mois de juillet et août peuvent être aussi caniculaires que chez nous. Douceur bienvenue pour mes enfants, Charles et Danae, 7 ans et 4 ans, qui, venant d'Afrique, passent ainsi leur premier hiver et se livrent aux joies du ski presque tous les week-ends pendant les trois mois que dure la neige. Les pistes de ski ne sont qu'a 80 km de Tachkent. (L'équipe olympique de ski de l'ex-URSS s'y entraînait autrefois.)

Surprise ensuite par la langue. Faut-il apprendre le russe, langue des colonisateurs depuis 150 ans, si riche d'histoire et parlée par l'élite, ou l'ouzbek, langue du peuple, patois turc parlé par 90% des 23 millions d’habitants ? Avec mon mari, nous choisissons le russe, plus répandu sur la planète. Un choix partagé dans notre petite communauté de 3 000 expatriés ici. Les expatriés américains, plus nombreux, optent pour l'ouzbek, langue désormais nationale, qui permet, il est vrai, de papoter avec tout un chacun partout dans le pays et de déclencher sourires et bienveillance de la part des Ouzbeks. Quant aux européens, ils préfèrent plutôt le russe, langue pouvant s'avérer plus utile pour un éventuel second poste dans cette région. Mais si déchiffrer le cyrillique est relativement aisé, bien parler le russe est une autre affaire ! Mes 3 heures de cours hebdomadaires me laissent penser qu'il me faudra encore une petite douzaine d'années pour une maîtrise moyenne de cette langue superbe.

Samarkand (photo Denis Fabre)Surprise aussi par le niveau d'éducation du personnel qui m'entoure. Ainsi dois-je faire face à une cuisinière/professeur de littérature russe a l'Université, a un jardinier/ingénieur, et a un chauffeur/ingénieur en physique nucléaire ! Il s'agit, en fait, de l'élite coloniale russe, qui a décide de ne pas immigrer en Russie au moment de l'indépendance de l'Ouzbékistan en 1992. Vivant depuis trois générations en Ouzbékistan, le tiers des 10% de Russes vivant autrefois ici a décidé de ne pas tenter l'aventure si incertaine de la Mère Patrie russe. Tous les postes de fonctionnaires privilégiant désormais les Ouzbeks, les Russes, restés sans travail, utilisent leurs connaissances d'une autre langue (l'anglais ou le français) pour obtenir un emploi auprès des étrangers. Ils gagnent ainsi presque dix fois le salaire moyen mensuel (environ 15 dollars). Il est très sympathique d'avoir à son service des esprits surdimensionnés, me direz vous ! C'est vrai, sauf que leur curiosité et avidité de connaître nos opinions d'étrangers vous contraignent à donner quasi quotidiennement des conférences de presse sur l'actualité internationale!

Bien sûr, choc des mentalités, on n'efface pas si facilement 70 ans de bonnes habitudes soviétiques. A tous les niveaux, les traces de l'ancien régime sont évidentes. Le nouveau gouvernement s'est déclaré nation islamique (le croissant orne même son nouveau drapeau), mais comment retrouver le chemin de la mosquée, après plus de 70 ans d'interdiction de culte, et comment renoncer, pour les filles, aux bras nus, aux jupes courtes et a l'accès libre a tous les emplois ? Ou même a la vodka ou au jambon, dont les hommes sont friands ? L'Arabie Saoudite a eu beau envoyer des imams et faire construire 2500 mosquées dans le pays, les débuts de l'islamisation de masse ont rencontré des résistances, surtout dans les villes. Mais ce mouvement s'accélère à un rythme certain. L'influence des pays voisins comme l'Afghanistan, le Tadjikistan ou l'Iran commence à se faire sentir de façon manifeste. Nous avons vu les premiers voiles apparaître dans les villes de province, ou même dans le grand bazar de Tachkent. Pourtant, je ne connais pas de pays musulman où il est si facile, en tant qu'étrangère, d'être une femme. Je m'habille comme en France, sans choquer personne (les jupes des secrétaires de mon mari sont bien plus courtes que les miennes !) et je suis entièrement libre d'aller ou bon me semble, comme il me semble, sans jamais un regard déplacé ou désapprobateur à mon égard. Certains experts affirment que les femmes connaissent leurs dernières heures de liberté ici, ce que je suis prête à croire bien malgré moi. Car, finalement, la transition se fera, puisque l'Islam aussi se veut État Providence, se chargeant de tout jusqu'au moindre détail, empêchant par là même le moindre sens de l'initiative individuelle... un mode de vie coutumier de la période communiste. Au quotidien, c'est d'ailleurs un aspect des mentalités qui nous demande le plus d'efforts : obliger les gens à prendre des décisions et des responsabilités. En tant que dirigeant d'une banque de 80 personnes, Gilles a parfois l'impression d'être plutôt le directeur d'une école primaire !

Choc de l'architecture, finalement si peu russe. Certes, Tachkent dispose d'une collection de petites horreurs staliniennes, genre blocs de béton titanesques chichement décorés. Mais, de part et d'autre, épargnées par le grand tremblement de terre de 1966, se trouvent de superbes petites merveilles en brique claire, entre le gothique et le mauresque. Notre propre maison, construite il y a seulement sept ans, reprend ces influences : à la fois chalet et datcha au toit de zinc, toute en briques, plafonds très hauts et vastes pièces avec fenêtres étroites pour se protéger de la chaleur ou du froid. Et un petit jardinet, comme pour toutes les maisons de mon quartier. L'usine qui employait tous mes voisins est à 300 mètres, située derrière de hauts murs qui cachent le caractère obsolète et l'état d'abandon de cette dernière. Les employés, faute de salaire, ont gardé leur maison de fonction. Ainsi chaque quartier a son usine, désertée aujourd'hui, puisqu'elle ne produisait que des éléments acheminés vers Moscou pour y être assemblés par la suite. (La Russie actuelle, avec son flot d'investisseurs étrangers, ne commande bien sûr plus rien et produit elle-même ses nouveaux produits.) Quant aux villes historiques de province, d'influence persane, ce sont de véritables bijoux qui rivalisent de loin avec les plus beaux sites d'Iran... peut être même mieux préservées, car les villes nouvelles se sont construites à l'écart, laissant les quartiers anciens tel quels. Pas un de mes rares invités n'est resté de marbre devant ces splendeurs d'arabesques bleues et ces forteresses gigantesques des Khans tout puissants. Pas un ne s'attendait à tant de beauté délicate au milieu de ces oasis perdues, et pour dire vrai, moi non plus.

Choc, enfin, des paysages. Le désert façon steppe : pas si difficile à imaginer. Mais qui pouvait s'attendre à tant de végétation luxuriante dans les villes ? Tachkent est, vue d'avion, une vraie forêt. Chaque avenue, chaque rue est bordée d'arbres divers. Un authentique plaisir dès le début du printemps, car la ville et le pays regorgent d'arbres fruitiers. L'Ouzbékistan est d'ailleurs un paradis des fruits et légumes. Qui savait que ce pays fournissait 70% des fruits et des légumes de l'URSS ? D'où l'arrivée en masse des Russes (surtout de la Georgie) après la Grande Guerre. Des hordes de veuves et d'enfants ont fui les terres ingrates russes pour manger au soleil du Turkestan, cette province soviétique d'où venaient tous les fruits. Ainsi quel ne fut pas mon étonnement de voir dans chaque bazar quinze sortes de raisins, au moins cinq variétés de melons, des abricots et des prunes de toutes sortes, de telles variétés de fruits rouges que je n'ai pas pu toutes les nommer aux enfants... Le tout est cultivé souvent sans engrais chimique, arrivant mûri à point par le soleil. J'ai redécouvert des saveurs que j'avais oubliées : le vrai goût de la tomate, le parfum de la fraise, l'arôme d'une poire... Bien sûr, rien ne tient longtemps dans mon frigo. Mais comme rien n'existe en boîte ou en surgelé (sauf quelques produits importés de Turquie ou d'Iran) nous mangeons frais tous les jours et ma cuisinière fait les courses deux fois par semaine. Certes, la sauce bolognaise ne se fait pas le temps de l'ouverture d'un pot... Elle se mijote longuement et patiemment. Ce qui explique que, pour la première fois depuis très longtemps, je ne cuisine plus. C'est un travail à temps plein ! Du coup, les enfants deviennent difficiles. Il n’est pas évident de leur faire manger du jambon sous cellophane ou une baguette pas terrible lors de mes retours en France, après avoir connu, au quotidien, le vrai jambon au torchon fait artisanalement, ou la "lipiochka" fraîche de mon voisin, le boulanger.

Oui, la vie au quotidien en Ouzbékistan ressemble finalement assez à la vie en Europe il y a 50 ans. Nous nous réveillons même quotidiennement au son de la voix aiguë de la crémière, passant inlassablement dans notre rue après le chant du coq, criant "malako", "malako" et espérant vendre son lait juste avant le départ des enfants pour l'école. Mais ce n'est finalement pas désagréable… voire même très sympathique pour nos enfants. Comment se plaindre de l'école française ici, où, comme dans les écoles de campagne autrefois, les classes sont petites et mélangées par niveau ? Ce sont finalement presque des cours particuliers que mon fils reçoit, dans une classe avec cinq élèves en CE1 et trois en CP !

Quant au distractions le soir, elles ressemblent beaucoup a celles que ma grand-mère me décrivait : beaucoup de dîners en ville, de fêtes entre expatriés... et d'opéra ! Car point de cinéma ici, mais une douzaine de théâtres très actifs dont un magnifique Opéra. Pour l'équivalent de 5FF, il y a, chaque soir, un opéra ou un ballet différent. 600 artistes travaillent à temps complet pour ce théâtre qui offre chaque mois pas moins de 15 spectacles différents. Du Stakhanovisme musical, peut être, mais quel plaisir de voir ou de revoir tous les grands classiques avec des décors somptueux, un orchestre de 70 personnes dans la fosse et, parfois, 120 acteurs sur scène revêtus de ravissants costumes brodés pour souvent seulement 40 personnes dans la salle. Une telle sortie en famille reste un luxe pour les Ouzbeks qui ont un salaire mensuel avoisinant les 100 FF.

Quant aux week-ends, entre les expéditions "pique-nique dans les steppes", la découverte des sites ou les ballades ‘shopping’ pour acheter antiquités, "suzanis" (superbes couvre-lits entièrement brodés), et tapis... ils peuvent être épuisants !

Voila donc comment se déroule notre vie en Ouzbékistan et il y aurait encore tant à dire. Cependant, nous espérons que certains cousins seront tentés par l'aventure. Vous êtes les bienvenus chez nous sur la Route de la Soie ou pour vous aider à planifier un voyage dans cette région.

P.S. Le titre “Oasis Interdites” est repris du livre d'Ella Maillart, exploratrice des années trente, qui traversa toute cette région en suivant une caravane. Un de nos ancêtres Koechlin a d'ailleurs aussi traversé cette région pour la société Eiffel et la retrace dans un livre intitulé “Voyage en Asie Centrale”.

Gwenaëlle demande si elle ne se trompe pas sur le titre de ce livre d’un voyageur et comment elle pourrait se procurer une copie.

 

 

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Dernière modification de cette page : 22/05/2007