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Henry-François
Koechlin a fait partie de l’équipe initiale du BK. Les réunions de
rédaction ont longtemps eu lieu chez lui. Modeste et peu bavard, il
était d’un conseil savant et sûr.
Nous sommes heureux de publier ce texte
dans lequel il avait mis beaucoup de lui-même avant la cruelle et
longue maladie qui devait l’emporter en 1995. |
Henry-François Koechlin - GK2412 (1918-1995)
Extraits d’un texte inédit et inachevé, qu’il avait intitulé :
« Le pistolet de Nacre, roman de
cœur et d’aventure »
dont les péripéties se déroulent à Mulhouse sous l’Empire et la
Restauration. Retour à la 1ère partie
La visite du Préfet
La scène se passe à Mulhouse, en 1817. Après bien des bouleversements -
dont le premier fut la réunion à la France de la petite république de Mulhouse -
maintenant que Napoléon a disparu, commence pour nos démocrates une ère
politique nouvelle à laquelle ils ne sont pas préparés.
On
a laissé d’Andaine(1) allant partager le repas de ses hôtes(2).
Le déjeuner se déroule de façon sympathique et détendue. Mais voici qu’arrive un
envoyé de Jacques Koechlin(3), porteur de nouvelles alarmantes.
Des escouades d’une sorte de milice royaliste se sont introduites dans la
ville sous la protection de renforts autrichiens. On parle de couvre-feu, de
terreur blanche, de Saint-Barthélémy même pour la nuit prochaine. Les autorités
gouvernementales se sont fait annoncer : des troupes de génie montent un grand
pavillon de toile place de la Réunion. Des gendarmes sillonnent les rues. Un
moment plus tard le tambour de ville convoque le conseil municipal, les membres
de la chambre consultative du commerce et les principaux d’entre les habitants à
se rendre sur le champ devant l’Hôtel de Ville pour entendre une communication
du préfet.
Pour comprendre ce qui suit, il faut se souvenir que, si la ville devance son
temps par l’activité économique qu’elle déploie, elle vit dans une
méconnaissance complète des problèmes politiques fondamentaux des Bourbons.
Imaginez une communauté ayant ignoré la monarchie depuis des centaines d’années
et qui se retrouve sous une autorité royale à la sensibilité exacerbée ; une
cité dont les bourgeois ont l’habitude de gérer leurs intérêts et qui dépend à
présent d’un préfet résidant à onze lieues de là et d’un sous-préfet qui est à
dix-huit kilomètres dans un bourg moins important. Vous aurez une image de
Mulhouse à cette époque.
Ajoutez que cette ville, protestante, doit s’intégrer dans un régime qui se
veut catholique. Couronnez le tout, si l’on peut dire, par l’occupation des
alliés. En six mois de l’année 1815, cent généraux et 180 000 officiers et
soldats sont passés par la ville avec les réquisitions que cela comporte. La
visite du duc de Berry, en 1804, ne pouvait contrebalancer ni les invasions du
territoire, ni l’épidémie de typhus. Et, en 1817, on sort d’un hiver au cours
duquel le pain a manqué de façon tragique.
Les langues vont leur train sur le pas de leur porte ! …Cependant que ces
messieurs les notables, plus nerveux qu’à l’ordinaire, s’assemblent sur la place
devant un grand pavillon de toile bleue semée de lys d’or. Le brigadier Boursier
et le gendarme Werlen en gardent l’entrée, mais ne disent mot, car leur
lieutenant est venu d’Altkirch et le capitaine commandant la gendarmerie du
département va arriver dans un instant avec le cortège officiel. Le maire,
Monsieur Moll, qui n’est pas de Mulhouse, a revêtu perruque ; Accompagné du juge
de paix Chagué, du commissaire de police Heysch et du maréchal des logis de la
gendarmerie Villain, il est allé au devant des autorités à la Porte Jeune.
Mais voici que le cortège attendu arrive déjà par la rue Mercière. En tête,
un cordon bleu autour du cou, le préfet, grand, mince, à l’air distingué et
méprisant. A la droite du préfet des officiers supérieurs autrichiens. A sa
gauche deux ecclésiastiques. L’un est un chanoine de Strasbourg dépêché par le
vicaire général Liénhart. L’autre, en tenue d’abbé de cour du XVIIIe siècle (il
porte perruque poudrée et bas de soie) n’est pas connu, mais on est plein
d’égards pour lui. Hervé, lui, ne le connaît que trop : il s’appelle Tollier et
n’est point prêtre.
Suivent : le procureur général près la Cour royale de Colmar, Claude Léopold
Antoine de Millet, baron de Chevers, chevalier de l’ordre royal et militaire de
Saint-Louis. Il est de mauvaise humeur car la magistrature n’a pas été placée, à
son avis, au rang qui lui est dû.
Le sous-préfet d’Altkirch, Ruell, visiblement mal à l’aise ; le procureur de
la République près le Tribunal d’Altkirch Collignon, qui fait la tête ; le
capitaine de Fazémont, commandant la gendarmerie et, enfin, quelques notabilités
de moindre importance.
Tous les invités pénètrent dans la grande tente. Les autorités prennent place
sur une estrade décorée de drapeaux blancs et des pavillons des alliés. L’abbé
de cour, avec le consentement obséquieux du préfet, fait distribuer par Pierre
Thierry, concierge de l’Hôtel de ville, plus connu sous le nom de La Chouette,
quelques emblèmes aux couleurs du Pape. Trois fauteuils occupent le centre de
l’estrade. L’un pour le préfet, l’autre, à sa droite, pour le commandant des
troupes d’occupation. Après palabres, courbettes et sourires de façade, l’abbé
de cour s’installe dans celui de gauche.
Assis, le préfet, qui est tout en jambes, paraît écrasé par ses voisins, ce
qui fait dire en catimini à un de ces messieurs, que le roi est aux ordres de
l’occupant et de l’Église de Rome. Devant les yeux écarquillés des notables
mulhousiens se déroule alors une sorte de lit de justice, au cours duquel le
représentant du gouvernement va faire enregistrer deux principes à ces nouveaux
français (dix sept années de République et d’Empire sont à effacer) : les deux
piliers de la France sont la famille royale et l’Église auxquelles on doit amour
et soumission.
Le préfet commence donc son discours par de fortes paroles mais prononcées
d’une voix si faible que seul le premier rang crut les comprendre. Aussitôt un
membre de l’assistance - manquant peut-être d’usage - crie d’une voix de stentor
« Plus fort ! ». Vexé, le préfet dit quelques mots dans sa barbe, quête des yeux
approbation à ses côtés et reprend d’une voix plus forte, quoique moins assurée
: « Quand on aime son Dieu, on aime son prince ! » La suite, fort brève, ne
parvient plus aux oreilles des auditeurs, si ce n’est le dernier membre de la
phrase finale : «…sentiments filiaux à l’égard de Sa Majesté».
Le maire, nommé par l’État, donne le signal de quelques applaudissements
timides ; seul Monsieur Dollfus bat des mains un peu fort, mais il se reprend
vite.
Le commandant autrichien Mesenmacher prend ensuite la parole. Il passe pour
relativement “correct” suivant la formule consacrée. Mais voici qu’en termes
sévères il stigmatise la jeunesse oisive et dorée de la ville qui, dans une
affaire récente, s’est opposée de façon inadmissible à d’honorables officiers
autrichiens. Il s’élève ensuite contre l’accaparement des denrées au dépens des
troupes alliées, troublant celles-ci dans la mission de paix qu’elles
accomplissent, alors que le Tsar, l’empereur d’Autriche, le roi d’Angleterre et
le roi de France agissent en plein accord les uns avec les autres. Seul le
préfet et son voisin de gauche applaudissent avec une discrète distinction.
La surprise est à son comble quand le préfet donne la parole à Monsieur
Tollier qu’il présente comme appartenant à l’entourage immédiat du Roi et des
Princes. En un langage fleuri et même mielleux, Tollier parle de choses étranges
pour les mulhousiens réformés : de l’épuration des desservants infectés de
principes schismatiques réprouvés par l’Église (allusion aux prêtres
constitutionnels de la Révolution encore en place) ; du succès du pèlerinage de
Thierenbach qui venait d’être “lancé” ; du culte de la Vierge instauré l’année
précédente à Luemschwiller ; de la nécessité de prêcher une mission d’expiation
à Mulhouse et d’organiser dans la ville une procession à la prochaine Fête-Dieu,
deux projets qui lui tiennent à cœur. Les Mulhousiens ne comprennent goutte à
cela, mais le mot de Congrégation est chuchoté au milieu de mouvements
divers. Le sous-préfet est gêné. Il redoute l’effet désastreux de ces harangues
sur des esprits traumatisés par la défaite, l’occupation et le changement de
régime politique. Mais l’orateur poursuit et termine son discours en annonçant -
car il est bien renseigné - qu’il croit savoir que le siège épiscopal de
Strasbourg serait bientôt pourvu d’un nouveau prince-évêque qui sera au-dessus
de ce que méritent les fidèles d’Alsace.
A la fin de l’exposé de Tollier, d’Andaine, qui a pu
se glisser dans l’assemblée, se sent tiré par la manche. C’est Jacques Koechlin.
Ils sortent discrètement. Des renseignements sont parvenus : d’Andaine est très
surveillé et des rapports sont régulièrement envoyés à son sujet à Paris. On
craint un nouveau coup de main sur Mademoiselle Raugen(4). Sa famille va la mettre à l’abri à la campagne ; elle est
même déjà partie à cette heure-ci.
« Vous savez, cher ami » dit Hervé à Jacques Koechlin « qu’il me faut partir
impérativement pour Paris en raison des importants engagements d’affaires pris
ici même. Mais, avant mon départ, fixé à demain soir, je dois encore aller voir
Monsieur Gros à Wesserling. Tenez-moi donc au courant et si les Raugen ont
besoin de moi, faites-moi signe sans faute. Sinon, je vous dis au revoir ».
« C’est entendu, que Dieu vous garde. N’oubliez pas non plus que vous pouvez
compter sur les Mulhousiens ! »
Ils s’embrassent et se quittent.
1. Voir BK no 43. Hervé d’Andaine, le héros du roman, est
un noble d’Empire, devenu homme d’affaires - magnat des transports - venu à
Mulhouse pour organiser le roulage des produits des industries. (Retour à l'article)
2. Jean-Jacques Schlumberger, manufacturier d’indiennes. (Retour
à l'article)
3. Jacques Koechlin (1776-1834 - AF/70), fils de Jean. Il
épouse sa cousine, Catherine K., fille de Josué (I/51). Ils ont deux filles,
Eugénie née en 1802 et Louise en 1804. (Retour à l'article)
4. C’est l’héroïne du roman de cœur et d’aventures écrit
par notre cousin Henry-François. Nous ne pourrons pas donner la totalité d’un
texte très long, riche en péripéties romanesques. Nous saluerons la jeune
Merveille au passage en remerciant l’auteur pour son évocation. (Retour
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