Dialecte et schizophrénie de Pierre Kretz (Université de
Mulhouse)
Le
scénario de mort que l’on peut envisager est plus radical, c’est celui qui
va en réalité se jouer : la mort par extinction. Un jour, bien après
le décès du dernier Malgré-Nous, mourra le dernier dialectophone. La langue
sera morte, définitivement. Ce scénario est le seul vraisemblable, en raison
de la trop grande différence entre le dialecte alsacien, langue germanique, et
le français, langue latine.
Si absorption il y a entre deux langues, c’est uniquement l’absorption
par une langue des mots de l’autre. Cette absorption se fait, bien sûr, à
sens unique. Le plus faible (l’alsacien) absorbe des mots du plus fort (le
français).
Mais quelle est la situation linguistique de la province
quand elle se jette dans les bras de la mère patrie en 1918 ? « En 1918, l’allemand
était la seule langue de la majorité de la population alsacienne »
soumise à l’école en allemand depuis 1871.
La période 1918-1940 fait penser à des retrouvailles entre
deux amoureux qu’on a séparés de force pendant des années. Chacun a
fantasmé de son côté sur une image de l’autre, mais chacun a oublié que l’autre
s’est transformé pendant ces quelques décennies.
La France aimait l’Alsace, cette partie d’elle-même qui
lui avait été arrachée par la force et qui depuis 1870 “subissait le joug
prussien”. C’était oublier que cette période a été pour l’Alsace
extrêmement constructive sur le plan économique et social, et que, du point de
vue de leur identité, les Alsaciens avaient fini par obtenir en 1911 un statut
autonome à l’intérieur du Reich allemand qu’ils n’avaient jamais connu
et qu’ils n’ont jamais retrouvé depuis. Il convient également d’avoir à
l’esprit que les Alsaciens, nés en 1870, avaient près de cinquante ans en
1918 et avaient été durant ce demi-siècle complètement coupés de la France.
L’Alsace aimait une image idéalisée de la France : celle
des libertés, celle de la France fille aînée de l’Église catholique. Mais
la France de 1918 n’avait plus grand-chose à voir avec cette. image. La
séparation de l’Église et de l’État en avait profondément bouleversé le
paysage. La France de 1918, dont le sentiment national avait été blessé en
1870 et galvanisé en 1918, était avant tout centralisatrice et unitariste.
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Le texte de ce dessin humoristique
marque une grande fête musicale en 1907. Il est intéressant et typique
par son mélange de mots français et alsaciens. "Süvenir"
n'est en rien germanique et le plus drôle est "Schüilliet"
(juillet) prononcé à l'alsacien. Enfin, cela ne se pas à Mülhausen
mais à Milhüse ! |
Quand les deux amoureux se retrouvent à partager la vie
commune, ils ne parlent bien sûr pas la même langue; mais la différence de
langue n entraîne pas forcément - ou en tout cas pas à elle seule - la
difficulté dans la relation. C’est la différence de langage qui a entraîné
le malaise des années vingt.
La IIIe République, sûre d’elle-même, de ses
valeurs, “entend façonner complètement les habitudes des classes
populaires, s’organise autour de l’inculcation d’un rapport au langage
(avec l’abolition des langues régionales), d’un rapport au corps
(discipline d’hygiène, de consommation - sobriété) et d’un rapport au
temps (calcul - économique - épargne)” (Bourdieu).
La politique d’oppression linguistique et de
méconnaissance de la spécificité régionale n’est pas dirigée contre l’Alsace
en particulier. Elle n’est que l’expression pratique d’une vision du monde
qui ne tolère aucun espace aux minorités culturelles.
