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BK no 43 - Décembre 1999

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Le déclin du dialecte alsacien

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De Marie-Noëlle Denis et Calvin Veltman - Enquête auprès des lycéens à Strasbourg en 1989

L'apprentissage du françaisD’après les renseignements qu’ils nous ont donnés, aussi bien hors du questionnaire que par le biais de cet instrument de mesure, la langue alsacienne n’a pas un avenir très prometteur. En fait, la plupart des lycéens vivent très confortablement en français, y compris le petit nombre de ceux qui conservent un brin d’accent alsacien. Ils ne trouvent rien d’anormal à la pratique de l’idiome national et à l’abandon du dialecte et peuvent ainsi disposer du vocabulaire scientifique et technique du monde moderne. Dans ce contexte, ils n’envisagent pas la nécessité de conserver une langue dont l’usage est presque exclusivement familial. Évidemment, ceux qui ne parlent pas couramment le dialecte ne manifestent aucun intérêt pour l’apprendre.

Les élèves d’origine alsacienne ne saisissent pas le lien entre la pratique du dialecte et leur propre identité. En cela ils ressemblent fort aux enfants de l’immigration internationale qui délaissent très rapidement leur langue d’origine au profit de la langue du pays d’accueil.

Cette tendance ne se contourne pas facilement. Comment peut-on imaginer la mise en place par les autorités régionales d’un programme d’enseignement qui permettrait à l’alsacien d’être à nouveau la langue de cœur des jeunes ? Ce programme peut être voué à un échec aussi retentissant que les “écoles du samedi” auprès des jeunes italiens, grecs, portugais, espagnols, vivant en Amérique du Nord.

L’abandon d’une langue minoritaire, et, il faut admettre, l’indifférence de l’ensemble des lycéens vis à vis du statut accordé à l’alsacien, dénote le passage d’une communauté jadis définie par sa langue, à celle dorénavant caractérisée par d’autres traits culturels. Les adolescents se conçoivent alsaciens de culture et en même temps, sans contradiction, francophones de langue.

Cette conscience de soi, voulue par les jeunes, reste douloureuse pour certains représentants de la génération antérieure. Ceux-ci voient filer entre leurs mains un patrimoine culturel qui leur est cher, qui fait partie de leur identité. Cette attitude est surtout développée par une élite culturelle qui essaie d’encadrer les campagnes de sensibilisation.

Pour qu’une langue survive il faut qu’elle soit parlée, non seulement de temps en temps, mais fréquemment. Il faut qu’elle soit retenue comme langue principale, employée avec une très grande spontanéité dans la plupart des situations quotidiennes, du moins entre conjoints et amis. Comme une langue peu utilisée par les parents ne peut devenir la langue maternelle de leurs enfants, le dialecte va régresser de plus en plus rapidement comme première langue affective des Alsaciens.

Bien sûr, le dialecte peut être appris comme langue seconde, mais le vocabulaire s’appauvrit, la spontanéité se perd, les frontières de la communauté linguistique se resserrent. On peut même supposer qu’il existe un seuil critique à partir duquel une langue devient tellement circonscrite dans son usage que les gens n’ont plus aucun intérêt à l’employer.

De plus, l’abandon du dialecte par les adolescents risque fort d’être définitif. Selon les études actuellement en cours aux États Unis, les personnes qui cessent de pratiquer très jeunes leur langue maternelle, perdent progressivement sa maîtrise. Tout d’abord, le vocabulaire de la langue d’adoption pénètre et remplace celui de la langue d’origine, puis les structures syntaxiques disparaissent. Enfin, après 20 ou 30 ans, l’individu ne peut plus s’exprimer dans sa langue maternelle. Comme celle-ci a subi, de son côté, une certaine évolution dans le temps, il lui arrive même de ne plus comprendre le sens d’une conversation.

Étant donnée la pratique linguistique des jeunes alsaciens à l’heure actuelle, il y aura très peu de dialectophones dans l’avenir. En fait, si quelques adolescents sont encore choqués par la répression de leur langue à l’école primaire, la très grande majorité d’entre eux semble maintenant accepter les fruits de cette politique, parfois avec résignation, mais la plupart du temps avec une indifférence quasi totale. Dans ce contexte, mobiliser les jeunes pour revaloriser une langue dévaluée ou même ignorée, représente un défi politique de premier ordre.

 

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Dernière modification de cette page : 22/05/2007