D’après les renseignements
qu’ils nous ont donnés, aussi bien hors du questionnaire que par le biais de
cet instrument de mesure, la langue alsacienne n’a pas un avenir très
prometteur. En fait, la plupart des lycéens vivent très confortablement en
français, y compris le petit nombre de ceux qui conservent un brin d’accent
alsacien. Ils ne trouvent rien d’anormal à la pratique de l’idiome national
et à l’abandon du dialecte et peuvent ainsi disposer du vocabulaire
scientifique et technique du monde moderne. Dans ce contexte, ils n’envisagent
pas la nécessité de conserver une langue dont l’usage est presque
exclusivement familial. Évidemment, ceux qui ne parlent pas couramment le
dialecte ne manifestent aucun intérêt pour l’apprendre.
Les élèves d’origine alsacienne ne saisissent pas le lien
entre la pratique du dialecte et leur propre identité. En cela ils ressemblent
fort aux enfants de l’immigration internationale qui délaissent très
rapidement leur langue d’origine au profit de la langue du pays d’accueil.
Cette tendance ne se contourne pas facilement. Comment
peut-on imaginer la mise en place par les autorités régionales d’un
programme d’enseignement qui permettrait à l’alsacien d’être à nouveau
la langue de cœur des jeunes ? Ce programme peut être voué à un échec aussi
retentissant que les “écoles du samedi” auprès des jeunes italiens, grecs,
portugais, espagnols, vivant en Amérique du Nord.
L’abandon d’une langue minoritaire, et, il faut admettre,
l’indifférence de l’ensemble des lycéens vis à vis du statut accordé à
l’alsacien, dénote le passage d’une communauté jadis définie par sa
langue, à celle dorénavant caractérisée par d’autres traits culturels. Les
adolescents se conçoivent alsaciens de culture et en même temps, sans
contradiction, francophones de langue.
Cette conscience de soi, voulue par les jeunes, reste
douloureuse pour certains représentants de la génération antérieure. Ceux-ci
voient filer entre leurs mains un patrimoine culturel qui leur est cher, qui
fait partie de leur identité. Cette attitude est surtout développée par une
élite culturelle qui essaie d’encadrer les campagnes de sensibilisation.
Pour qu’une langue survive il faut qu’elle soit parlée,
non seulement de temps en temps, mais fréquemment. Il faut qu’elle soit
retenue comme langue principale, employée avec une très grande spontanéité
dans la plupart des situations quotidiennes, du moins entre conjoints et amis.
Comme une langue peu utilisée par les parents ne peut devenir la langue
maternelle de leurs enfants, le dialecte va régresser de plus en plus
rapidement comme première langue affective des Alsaciens.
Bien sûr, le dialecte peut être appris comme langue
seconde, mais le vocabulaire s’appauvrit, la spontanéité se perd, les
frontières de la communauté linguistique se resserrent. On peut même supposer
qu’il existe un seuil critique à partir duquel une langue devient tellement
circonscrite dans son usage que les gens n’ont plus aucun intérêt à l’employer.
De plus, l’abandon du dialecte par les adolescents risque
fort d’être définitif. Selon les études actuellement en cours aux États
Unis, les personnes qui cessent de pratiquer très jeunes leur langue
maternelle, perdent progressivement sa maîtrise. Tout d’abord, le vocabulaire
de la langue d’adoption pénètre et remplace celui de la langue d’origine,
puis les structures syntaxiques disparaissent. Enfin, après 20 ou 30 ans, l’individu
ne peut plus s’exprimer dans sa langue maternelle. Comme celle-ci a subi, de
son côté, une certaine évolution dans le temps, il lui arrive même de ne
plus comprendre le sens d’une conversation.
Étant donnée la pratique linguistique des jeunes alsaciens
à l’heure actuelle, il y aura très peu de dialectophones dans l’avenir. En
fait, si quelques adolescents sont encore choqués par la répression de leur
langue à l’école primaire, la très grande majorité d’entre eux semble
maintenant accepter les fruits de cette politique, parfois avec résignation,
mais la plupart du temps avec une indifférence quasi totale. Dans ce contexte,
mobiliser les jeunes pour revaloriser une langue dévaluée ou même ignorée,
représente un défi politique de premier ordre.