Comment l’accent alsacien est-il jugé, perçu par les
francophones unilingues ? De façon générale, il est jugé plutôt
négativement. Le francophone unilingue qui séjourne quelques jours en Alsace
dit : “Je n’ai pas l’impression d’être en France ici”. L’étudiant
alsacien qui fait des études à Nancy agace la communauté francophone
unilingue qui n’aime pas cet “accent germanique” et qui juge plus
favorablement l’accent du Midi, par exemple.
Le dialectophone qui a l’accent alsacien non seulement n’est
pas toujours compris, mais il écorche les oreilles des “vrais” francophones
qui plus ou moins consciemment considèrent cette prononciation particulière
comme relevant d’une différence d’ethnie. Dès 1674, les Français
estimaient que les Alsaciens prononçaient mal le français. Au XIXe
siècle “l’accent d’un homme comme Humann, plusieurs fois ministre sous
Louis-Philippe et vivant fréquemment dans une société purement française, ne
cessait de provoquer les railleries des journaux anti-dynastiques de Paris. ils
racontèrent que, disant à la tribune “mes projets sont détruits”, la
Chambre avait compris “mes brochets sont des truites”.
Les Alsaciens venus en France au début de la guerre de
1914-1918 étaient suspects à cause de leur mauvais accent. Probablement l’accent
alsacien est une sorte de déviation mal acceptée par la communauté de langue
française. Il y a là un phénomène de rejet qui semble avoir au moins deux
conséquences importantes :d’abord le désir d’un grand nombre d’Alsaciens
“exilés” au delà des Vosges de revenir dans leur région, d’autre
part le désir de nombreux francophones unilingues de quitter cette région où
ils ne se sentent pas vraiment en France.
Les domestiques de Feydeau, comme par exemple Annette dans Feu
la mère de Madame (1908), étaient comiques à la fois par leur
accoutrement et par leur accent. Quand elles ne comprennent pas ce qu’on leur
dit, on les traite de “bougre de moule” ou d’“espèce de tête
carrée”. Lorsque le maître est agacé, il imite la manière de prononcer
le français.
Les Allemands eux aussi critiquent notre prononciation du
français.
Le moins qu’on puisse dire à propos de ces jugements très
négatifs est que, malgré tout le mal qu’ils se sont donnés pour apprendre l’allemand
et le français, les Alsaciens n’ont réussi à satisfaire personne, et qu’il
ne faut pas s’étonner s’ils continuent à pratiquer le dialecte !
Vouloir corriger la prononciation de l’ensemble de la
population alsacienne tient de l’utopie, en tous les cas dans la situation
actuelle. Il faudrait commencer par remplacer tous les enseignants qui ont l’accent
par des enseignants francophones unilingues, si possible tous Parisiens. Et
encore, on ne serait pas sûr du résultat pour l’ensemble des élèves.
Ce serait d’ailleurs contraire aux projets actuels qui
tendent à inclure à l’enseignement la langue et la culture régionales. On
peut même penser que vouloir effacer son accent signifie que l’on renie son
identité alsacienne, ce qui n’est ni nécessaire ni souhaitable.
Cependant, il ne faudrait pas non plus que l’intercompréhension
entre Alsaciens et Français de l’“intérieur” soit difficile. Les
Alsaciens devraient prononcer le français de manière à être compris par
leurs interlocuteurs. En effet, il est évident que l’enseignement joue un
rôle important pour l’apprentissage de la prononciation française. L’accent
des Badois ayant appris le français en Allemagne est sensiblement différent de
l’accent alsacien; et pourtant les systèmes phonologiques des parlers badois
sont très proches de ceux des parlers alsaciens. C’est au niveau des
maternelles et des classes élémentaires qu’il faut essayer d’intervenir,
le but de l’opération étant de permettre à tous les Alsaciens de prononcer
le français d’une manière acceptable sans qu’il soit nécessaire de faire
disparaître notre dialecte.
(D’après Marthe Philipp)