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BK no 42 - Juin 1999

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Aurons-nous un musée de la vie bourgeoise à Mulhouse ?

C’est là une préoccupation ancienne. Elle a son origine dans l’existence du fonds du "musée des familles" (DMK) mis en caisses en 1943 et resté dès lors invisible. A Jean Luc Eichenlaub, alors directeur des archives de la ville de Mulhouse, revient l’idée d’utiliser cette collection à des fins de présentation. C’est d’ailleurs grâce à lui que l’inventaire des pièces d’archives est effectué et que les premières caisses sont ouvertes en 1992.

Parallèlement, la collaboration entre l’association du Musée des Familles et le conservateur des musées municipaux a permis, certes imparfaitement, une meilleure connaissance de la collection DMK et des possibilités qu’elle offre. Après un demi-siècle de stockage peu approprié, il va sans dire que le fonds a vu sa valeur de présentation très amoindrie. Nous trouvons donc, pour initier notre démarche, un certain nombre de difficultés mais le sentiment net qu’il existe un intérêt pour le sujet. Tout cela n’est pas insurmontable comme je vais essayer de vous le démontrer.

Une bourgeoisie vraiment culturelle

On peut considérer encore aujourd’hui qu’elle est mal comprise et en tout cas trop souvent analysée avec des schémas péjoratifs. Les descriptions littéraires du parvenu, de sa richesse facile et de son manque d’éducation, sont les premières qui viennent à l’esprit mais il faut encore leur ajouter des idées de mauvais goût et de "kitsch" qui sont tenaces. Ces descriptions courantes ne prennent cependant pas en compte la spécificité de la culture de distinction bourgeoise, qui refuse la valorisation par l’argent et la réussite personnelle, en mettant en exergue "l’héroïsme moral et intellectuel ". Cette différence bourgeoise se manifeste de manière éclatante à Mulhouse.

Ce qui rend l’étude des "mulhousiens" passionnante, c’est le constat d’une trajectoire culturelle collective. A la base de notre raisonnement une bourgeoisie d’ancien régime aux mœurs spécifiques, plutôt frustes ou en tout cas qui n’accorde que peu d’intérêt à la manifestation du luxe. L’installation de l’industrie dans la seconde moitié du dix-huitième siècle est une rupture profonde dans cette culture très provinciale. 150 ans plus tard, au terme de son évolution à Mulhouse, la même bourgeoisie est certes devenue une diaspora mais elle comprend des intellectuels reconnus, des peintres et de très grands amateurs d’art, des scientifiques de renom. L’essentiel des spécificités s’est effacé d’autant qu’il a nourri de l’intérieur les cadres de la culture bourgeoise en France.

Un univers domestique dominant

Parlons d'abord un peu de l’environnement, il y a la ville elle-même bien sûr, mais l’habitation, c’est à dire l’univers domestique en est l’élément de base. Un des traits caractéristiques de la culture mulhousienne est la prédominance de l’intimité, c’est à dire de l’espace privé et du territoire de la famille sur l’espace public. Celui-ci est d’ailleurs très restreint. De nombreux observateurs du siècle dernier ont fait part de leur étonnement devant le manque de visibilité de la vie sociale. En dehors de l’usine, le cadre domestique est donc le lieu privilégié de la vie.

Les demeures restent en ville

La demeure bourgeoise de Mulhouse sous l’ancien régime est constituée de ces immeubles très étroits sur la rue et répartis tout en profondeur avec une cour et un jardin en fond de parcelle. D’apparence modeste, elle est une grosse unité d’habitations où plusieurs générations, des classes sociales différentes, des animaux se côtoient. La première rupture avec ce mode d’habiter vient avec l’industrialisation. Négociants et manufacturiers font construire des hôtels particuliers qui comportent déjà une spécialisation des pièces et notamment des salons de réception inconnus jusque là en dehors des locaux corporatifs. La construction de "maisons de campagne" comme le "Hasenrain" ou la "Wanne" à la fin du dix-huitième siècle démontre l’adoption par les plus fortunés d’un genre de vie mixte avec résidence d’été hors les murs et résidence d’hiver en ville. Le mode de vie reste cependant toujours profondément urbain.

Une des originalités mulhousienne est la constitution d’un quartier résidentiel de très grande étendue entre les derniers fossés de la ville médiévale et le sommet de la colline de l’ancien vignoble : le Rebberg. Hormis l’hyper-centre historique, ce quartier est, sans doute possible, le fleuron du patrimoine de la ville. On y trouve une grande concentration de maisons bourgeoises que l’on hésite à qualifier de "villa" comme "d’hôtels particuliers" tant elles sont à la fois l’un et l’autre. Certaines d’entre elles ont été édifiées par des architectes de renom et présentent de grandes qualités plastiques.

Un art de vivre disparu

Ces demeures sont des témoignages très intéressants d’un art de vivre qui a aujourd’hui pratiquement disparu. On y lit un rapport particulier à la nature grâce à leurs jardins, une vision de la société à travers l’agencement des parties habitables et des communs, la spécialisation des pièces dont certaines ont des volumes très importants… Les circulations séparées entre maîtres et domestiques sont révélatrices de toute une vision d’un monde où l’on se côtoie. Comme certains d’entre vous m’en ont fort justement fait la remarque, la volumétrie de l’ancien hôtel de ville, cadre du musée historique, est sans rapport avec celle dont nous parlons. Évoquer la vie bourgeoise nécessiterait de pouvoir disposer d’une maison entière. Les objets ont besoin d’un cadre qui permette au processus onirique qu’est la visite d’un musée, de se réaliser.

Meubler une maison entière ?

Si nous voulions d’aventure meubler une habitation de ce type, de quoi aurions-nous besoin ? Comment pourrions nous procéder ? Les pièces de réception et de vie, par le volume qui leur est octroyé expriment dans leur décor un rapport à la culture fait de bibelots, d’œuvres d’art et de mobilier de style choisi. Nous sommes, pour ce faire, confrontés à la dispersion et à la disparition de l’essentiel des éléments domestiques. Il en est de la vie bourgeoise comme de toutes les activités humaines, les "choses" meurent ou sont détruites. Pour notre propos, nous disposons d’un atout : les musées et leur cycle très spécifique de préservation. Ces institutions ont été créées par des hommes de savoir : archivistes, bibliothécaires, érudits locaux… mais à partir de la fin du siècle dernier elle ont été dirigées par des notables, souvent collectionneurs ou du moins amateurs d’art.

Les bourgeois, amateurs d’art ou collectionneurs, ont doté les musées

Cette évolution fait du musée de province un lieu de valorisation de l’art de vivre et du patrimoine de la bourgeoisie régionale. Sans vouloir nous étendre trop longtemps sur ce sujet, constatons que les intérieurs reconstitués installés à cette époque, renvoient une image valorisante des mêmes intérieurs modernes dans la bourgeoisie quand il ne lui ont pas carrément servi de modèle. Les musées ont été alimentés par des dons de la bonne société qui forme le réseau social qui les porte et à partir de la fin du siècle dernier par des achats sur le marché de l’antiquité. C’est à dire que les fonds proviennent directement de collections privées ou s’approvisionnent sur le même marché et bien souvent avec les mêmes critères. Pour schématiser, on pourrait dire que l’intérieur bourgeois se nourrit du musée comme il l’alimente.

Rêve du conservateur

A ce titre donc, une bonne partie des collections de musée généraliste peuvent servir de territoire pour notre "chasse ". Aucun des fonds conservé à Mulhouse ne peut prétendre à lui seul assurer cette fonction. Mais en croisant les collections du musée des familles avec celles du musée historique, celles de l’ancien musée des arts décoratifs et du musée des beaux-arts, on dispose de pièces de bonne tenue pour figurer avec bonheur un intérieur de goût. Il faut rajouter à cela divers éléments de décor intérieur dont le très grand et très somptueux ensemble des boiseries "Haensler" sauvé grâce à l’action de l’association "patrimoine mulhousien ". En rêvant un peu, on pourrait ainsi imaginer un grand salon Koechlin de style Empire avec des témoignages et peintures historiques de cette famille à cette époque. Nous pourrions également aménager une salle à manger Dollfus puisque nous disposons d’un ensemble de sièges de style Renaissance aux armes de cette famille. Objet en étains et mobilier ancien, portraits de patriciens de la famille pourraient donner cette atmosphère un peu austère si typique des intérieurs néo-Renaissance. Ceci pour ne donner que quelques exemples mais il faudrait évoquer la cuisine et les pièces de service au sous-sol, les chambres, les pièces de jeu et autres fumoirs ou boudoirs, les chambres des domestiques...

L’idée est loin d’être irréalisable dans la mesure où il s’agit de mettre en commun un patrimoine conservé pour l’essentiel en réserve donc disponible. La question la plus préoccupante est bien évidemment son état de conservation parfois désolant. Il est certain qu’il y a encore loin du rêve au projet mais comme en tout il s’agit là d’une affaire de volonté.

Benoît Bruant
Conservateur du Patrimoine

 

Dans ce texte, présenté lors de la rencontre des trois familles Dollfus – Mieg – Koechlin à Mulhouse en octobre 1998, le conservateur des musées de Mulhouse nous confiait son grand rêve d’un musée totalement consacré à la vie des familles au 19ème siècle sous la forme d’une maison bourgeoise reconstituée dans tous ses éléments.

Son exposé était accompagné de projections et il est bien dommage que le BK ne puisse illustrer cet article de quelques de ces images.

Déjà on peut rêver avec lui. Mais on peut aussi, peut être, travailler – nous les descendants – à le faire advenir en répandant l’idée et, le moment venu, en soutenant le projet.

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Dernière modification de cette page : 23/11/2008