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C’est là une préoccupation ancienne. Elle a son origine
dans l’existence du fonds du "musée des familles" (DMK) mis en
caisses en 1943 et resté dès lors invisible. A Jean Luc Eichenlaub, alors
directeur des archives de la ville de Mulhouse, revient l’idée d’utiliser
cette collection à des fins de présentation. C’est d’ailleurs grâce à
lui que l’inventaire des pièces d’archives est effectué et que les
premières caisses sont ouvertes en 1992.
Parallèlement, la collaboration entre l’association du
Musée des Familles et le conservateur des musées municipaux a permis, certes
imparfaitement, une meilleure connaissance de la collection DMK et des
possibilités qu’elle offre. Après un demi-siècle de stockage peu
approprié, il va sans dire que le fonds a vu sa valeur de présentation très
amoindrie. Nous trouvons donc, pour initier notre démarche, un certain nombre
de difficultés mais le sentiment net qu’il existe un intérêt pour le sujet.
Tout cela n’est pas insurmontable comme je vais essayer de vous le démontrer.
Une bourgeoisie vraiment culturelle
On peut considérer encore aujourd’hui qu’elle est mal
comprise et en tout cas trop souvent analysée avec des schémas péjoratifs.
Les descriptions littéraires du parvenu, de sa richesse facile et de son manque
d’éducation, sont les premières qui viennent à l’esprit mais il faut
encore leur ajouter des idées de mauvais goût et de "kitsch" qui
sont tenaces. Ces descriptions courantes ne prennent cependant pas en compte la
spécificité de la culture de distinction bourgeoise, qui refuse la
valorisation par l’argent et la réussite personnelle, en mettant en exergue
"l’héroïsme moral et intellectuel ". Cette différence
bourgeoise se manifeste de manière éclatante à Mulhouse.
Ce qui rend l’étude des "mulhousiens"
passionnante, c’est le constat d’une trajectoire culturelle collective. A la
base de notre raisonnement une bourgeoisie d’ancien régime aux mœurs spécifiques,
plutôt frustes ou en tout cas qui n’accorde que peu d’intérêt à la
manifestation du luxe. L’installation de l’industrie dans la seconde moitié
du dix-huitième siècle est une rupture profonde dans cette culture très
provinciale. 150 ans plus tard, au terme de son évolution à Mulhouse, la même
bourgeoisie est certes devenue une diaspora mais elle comprend des intellectuels
reconnus, des peintres et de très grands amateurs d’art, des scientifiques de
renom. L’essentiel des spécificités s’est effacé d’autant qu’il a
nourri de l’intérieur les cadres de la culture bourgeoise en France.
Un univers domestique dominant
Parlons d'abord un peu de l’environnement, il y a la ville
elle-même bien sûr, mais l’habitation, c’est à dire l’univers
domestique en est l’élément de base. Un des traits caractéristiques de la
culture mulhousienne est la prédominance de l’intimité, c’est à dire de l’espace
privé et du territoire de la famille sur l’espace public. Celui-ci est d’ailleurs
très restreint. De nombreux observateurs du siècle dernier ont fait part de
leur étonnement devant le manque de visibilité de la vie sociale. En dehors de
l’usine, le cadre domestique est donc le lieu privilégié de la vie.
Les demeures restent en ville
La demeure bourgeoise de Mulhouse sous l’ancien régime est
constituée de ces immeubles très étroits sur la rue et répartis tout en
profondeur avec une cour et un jardin en fond de parcelle. D’apparence
modeste, elle est une grosse unité d’habitations où plusieurs générations,
des classes sociales différentes, des animaux se côtoient. La première
rupture avec ce mode d’habiter vient avec l’industrialisation. Négociants
et manufacturiers font construire des hôtels particuliers qui comportent déjà
une spécialisation des pièces et notamment des salons de réception inconnus
jusque là en dehors des locaux corporatifs. La construction de "maisons de
campagne" comme le "Hasenrain" ou la "Wanne" à la fin
du dix-huitième siècle démontre l’adoption par les plus fortunés d’un
genre de vie mixte avec résidence d’été hors les murs et résidence d’hiver
en ville. Le mode de vie reste cependant toujours profondément urbain.
Une des originalités mulhousienne est la constitution d’un
quartier résidentiel de très grande étendue entre les derniers fossés de la
ville médiévale et le sommet de la colline de l’ancien vignoble : le
Rebberg. Hormis l’hyper-centre historique, ce quartier est, sans doute
possible, le fleuron du patrimoine de la ville. On y trouve une grande
concentration de maisons bourgeoises que l’on hésite à qualifier de
"villa" comme "d’hôtels particuliers" tant elles sont à
la fois l’un et l’autre. Certaines d’entre elles ont été édifiées par
des architectes de renom et présentent de grandes qualités plastiques.
Un art de vivre disparu
Ces demeures sont des témoignages très intéressants d’un
art de vivre qui a aujourd’hui pratiquement disparu. On y lit un rapport
particulier à la nature grâce à leurs jardins, une vision de la société à
travers l’agencement des parties habitables et des communs, la spécialisation
des pièces dont certaines ont des volumes très importants… Les circulations
séparées entre maîtres et domestiques sont révélatrices de toute une vision
d’un monde où l’on se côtoie. Comme certains d’entre vous m’en ont
fort justement fait la remarque, la volumétrie de l’ancien hôtel de ville,
cadre du musée historique, est sans rapport avec celle dont nous parlons. Évoquer
la vie bourgeoise nécessiterait de pouvoir disposer d’une maison
entière. Les objets ont besoin d’un cadre qui permette au processus onirique
qu’est la visite d’un musée, de se réaliser.
Meubler une maison entière ?
Si nous voulions d’aventure meubler une habitation de ce
type, de quoi aurions-nous besoin ? Comment pourrions nous procéder ?
Les pièces de réception et de vie, par le volume qui leur est octroyé
expriment dans leur décor un rapport à la culture fait de bibelots, d’œuvres
d’art et de mobilier de style choisi. Nous sommes, pour ce faire, confrontés
à la dispersion et à la disparition de l’essentiel des éléments
domestiques. Il en est de la vie bourgeoise comme de toutes les activités
humaines, les "choses" meurent ou sont détruites. Pour notre propos,
nous disposons d’un atout : les musées et leur cycle très spécifique
de préservation. Ces institutions ont été créées par des hommes de
savoir : archivistes, bibliothécaires, érudits locaux… mais à partir
de la fin du siècle dernier elle ont été dirigées par des notables, souvent
collectionneurs ou du moins amateurs d’art.
Les bourgeois, amateurs d’art ou collectionneurs, ont doté
les musées
Cette évolution fait du musée de province un lieu de
valorisation de l’art de vivre et du patrimoine de la bourgeoisie régionale.
Sans vouloir nous étendre trop longtemps sur ce sujet, constatons que les
intérieurs reconstitués installés à cette époque, renvoient une image
valorisante des mêmes intérieurs modernes dans la bourgeoisie quand il ne lui
ont pas carrément servi de modèle. Les musées ont été alimentés par des
dons de la bonne société qui forme le réseau social qui les porte et à
partir de la fin du siècle dernier par des achats sur le marché de l’antiquité.
C’est à dire que les fonds proviennent directement de collections privées ou
s’approvisionnent sur le même marché et bien souvent avec les mêmes
critères. Pour schématiser, on pourrait dire que l’intérieur bourgeois
se nourrit du musée comme il l’alimente.
Rêve du conservateur
A ce titre donc, une bonne partie des collections de musée
généraliste peuvent servir de territoire pour notre "chasse ".
Aucun des fonds conservé à Mulhouse ne peut prétendre à lui seul assurer
cette fonction. Mais en croisant les collections du musée des familles
avec celles du musée historique, celles de l’ancien musée des arts
décoratifs et du musée des beaux-arts, on dispose de pièces de bonne tenue
pour figurer avec bonheur un intérieur de goût. Il faut rajouter à cela
divers éléments de décor intérieur dont le très grand et très somptueux
ensemble des boiseries "Haensler" sauvé grâce à l’action de l’association
"patrimoine mulhousien ". En rêvant un peu, on pourrait ainsi
imaginer un grand salon Koechlin de style Empire avec des témoignages et
peintures historiques de cette famille à cette époque. Nous pourrions
également aménager une salle à manger Dollfus puisque nous disposons d’un
ensemble de sièges de style Renaissance aux armes de cette famille. Objet en
étains et mobilier ancien, portraits de patriciens de la famille pourraient
donner cette atmosphère un peu austère si typique des intérieurs
néo-Renaissance. Ceci pour ne donner que quelques exemples mais il faudrait
évoquer la cuisine et les pièces de service au sous-sol, les chambres, les
pièces de jeu et autres fumoirs ou boudoirs, les chambres des domestiques...
L’idée est loin d’être irréalisable dans la mesure où
il s’agit de mettre en commun un patrimoine conservé pour l’essentiel en
réserve donc disponible. La question la plus préoccupante est bien évidemment
son état de conservation parfois désolant. Il est certain qu’il y a encore
loin du rêve au projet mais comme en tout il s’agit là d’une affaire
de volonté.
Benoît Bruant
Conservateur du Patrimoine
Dans ce texte, présenté lors de la rencontre des trois
familles Dollfus – Mieg – Koechlin à Mulhouse en octobre 1998, le
conservateur des musées de Mulhouse nous confiait son grand rêve d’un musée
totalement consacré à la vie des familles au 19ème siècle sous la forme d’une
maison bourgeoise reconstituée dans tous ses éléments.
Son exposé était accompagné de projections et il est bien
dommage que le BK ne puisse illustrer cet article de quelques de ces images.
Déjà on peut rêver avec lui. Mais on peut aussi, peut
être, travailler – nous les descendants – à le faire advenir en répandant
l’idée et, le moment venu, en soutenant le projet.
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