Comme nous vous l’avions annoncé dans le
dernier BK voici le résumé de la conférence de Marie-Claire Vitoux, le vendredi 30
octobre 1998.
Parler des femmes est peut-être "à la mode" mais,
si le sujet a été retenu, c’est parce que l’histoire des femmes est en
plein renouvellement. Longtemps marquée par le militantisme féministe (années
70 et 80), celle-ci s’en est émancipée et, de façon plus sereine et donc
plus scientifique, a remis en chantier l’histoire de l’émancipation
féminine. C’est donc fort modestement dans ce courant historiographique que s’inscrit
l’étude de la philanthropie féminine à Mulhouse au XlXème siècle.
Quelles sont les femmes philanthropes à Mulhouse avant l’annexion
de 1871 ? Il faut d’abord constater le silence assourdissant des sources,
d’une part parce que la plupart sont de nature administrative, donc
masculines, d’autre part parce que la "modestie" féminine, c’est-à-dire
leur capacité à rester à leur place, donc en arrière, est une valeur
fortement affirmée au XIXè siècle.
Pourtant, l’historien voit paraître sur la scène
philanthropique des "dames" et "demoiselles", c’est-à-dire
des femmes de l’élite sociale de la ville. Des noms reviennent
régulièrement : Mme le Dr Koechlin, Mme la Baronne d’Andolsheim, Mmes
Gustave Dollfus, Edouard Schwartz, Veuve Koechlin-Schlumberger, André Koechlin,
Nicolas Koechlin, Joseph Koechlin, Edouard Hofer, Veuve Joseph Blech,
Favre-Blech ainsi que Melles Ida Sauquet ou Marie Siegfried. Notons que s’il
est certain que les femmes de l’élite sociale catholique et juive (les Miquey
ou les Dreyfus) pratiquent également une philanthropie active, les sources
municipales et départementales n’en parlent pas ou qu’incidemment.
Il est clair que les noms cités forment réseau. Réseau
avec les hommes philanthropes, les pères ou les maris étant eux-mêmes
engagés dans l’action sociale : c’est ainsi par exemple que Gustave
Dollfus est l’un des responsables de l’Association des femmes en couches ou
que le Dr Koechlin est l’un des médecins les plus actifs auprès des pauvres.
Réseau de parentèle féminine surtout : pour ne donner que deux exemples,
Mme la Baronne d’Andolsheim est la belle-mère de Mme Joseph Blech, Mme Joseph
Koechlin-Schlumberger est la sœur de Mme Edouard Schwartz.
Comment font-elles le bien ?
Le cadre dans lequel leur action s’inscrit a été fixé
par la municipalité car l’assistance relève dans sa plus grande partie des
autorités communales.
Ce dessin de Jean Koechlin (appartenant à Mme Daniel Eck à
Cernay) est tiré des "Portraits Mulhousiens" et est intitulé " Un
vendredi en 1820 ". Les personnes suivantes y figurent :
Mar.-Madeleine Weber (Mme J.-G. Blech), Élise Koechlin (fille de Rodolphe),
Climène Grosjean (Mme J.-J. Bourcart), Marie Dollfus (Mme J. Koechlin),
Eugénie Koechlin (Mme Jos. Heilmann), Léonie Koechlin (Mme Sandherr).
C’est André Koechlin qui a remodelé en 1834 le bureau de
bienfaisance sur des bases totalement nouvelles. Le système qu’il met en
place veut prioritairement lutter contre la mendicité et l’aumône manuelle
qui lui semble inefficace et dépensière. Il s’inscrit dans un courant
national, voire européen (anglais en particulier) de réflexion sur le
paupérisme. Les principes de sa réforme sont l’uniformisation des secours et
leur centralisation. La ville est découpée en une petite trentaine de
quartiers que visite régulièrement un commissaire pour déterminer les ayants
droits. Il est assisté dans sa tâche par des sœurs diaconesses.
Bien qu’appartenant à la même classe et aux mêmes
familles que les hommes de la "fabricantocratie" mulhousienne, les
femmes philanthropes ont résisté à cette volonté de contrôle administratif
masculin. Elles continuent à aider leurs pauvres, à doubler l’action
municipale par leur propre réseau philanthropique.
L’action philanthropique représente d’abord pour elles
une forme de sociabilité essentielle : ainsi, si l’on en croit Jean
Schlumberger : "Les Dames, il est vrai, s’aventurent hors de leurs
familles respectives pour se rendre à leurs "mercredi des pauvres"
où, autour d’un goûter, elles cousent et tricotent pour les indigents."
Cependant, l’action sociale est pour elles bien plus qu’un passe-temps.
Elles s’impliquent tout particulièrement dans l’action
sur les enfants : la salle d’asile, qui accueille les enfants de un à
six ans, est vraiment leur domaine de responsabilité. La première est créée
en 1826 à Paris sur initiative privée et reconnue officiellement par le
Conseil des hospices en 1830. Elles deviennent nationalement l’objet d’une
rude bataille dont l’enjeu est le pouvoir d’administration. La loi Guizot de
1830 sur l’enseignement et les circulaires ministérielles de 1836 placent les
salles sous le contrôle du Ministre de l’instruction publique et donc sous le
contrôle de comités masculins crées pour les écoles primaires. Les femmes
refusent cette subordination et démissionnent en bloc. Il faut une loi de
compromis dite loi de Salvandy pour instituer un pouvoir mixte.
Le compromis est adopté à Mulhouse par le règlement
municipal du 16 octobre 1843. Trois hommes, MM Léonard Schwartz,
Siegfried-Blech et Mathieu Doll, receveur de l’Hospice, sont adjoints aux
directrices des salles d’asile pour les aider dans l’administration
financière et matérielle de celles-ci.
Le vendredi était, à Mulhouse, le jour où les amies se
réunissaient pour travailler pour les pauvres. Les jeunes filles formaient leur
cercle à leur sortie de pension et restaient, leur vie durant, fidèles chacune
à son vendredi.
Ce "Vendredi en 1860", une photographie appartenant
à Mme Meyer-Schlumberger, est tiré des "Portraits Mulhousiens". Ici
nous trouvons :
Mme Jean Schlumberger-Stribeck, Mme Koechlin-Ziegler, Mme Jean Koechlin-Dollfus,
Mme Wick-Schlumberger, Mme Georges Steinback, Mme Jean Mantz, Mme Jean Zuber.
Les responsabilités que doivent assumer ces femmes sont
énormes : trouver des financements en organisant des quêtes, des ventes
ou des bals de charité, solliciter des subventions municipales mais aussi
surveiller journellement les maîtresses. Les Mulhousiennes prennent leur tâche
au sérieux et les salles d’asile sont remarquablement bien tenues, si l’on
en croit le rapport de M. Vaudion en 1850 : "les établissements
visités sont incontestablement mieux tenus. Ces Dames président à tous les
exercices, elles excitent le zèle et entretiennent le courage des surveillantes
dont elles ne craignent pas de partager les tâches, elles surveillent
elles-mêmes la propreté, la tenue, l’éducation des enfants..."
Il est clair que les philanthropes mulhousiennes ont su se
donner le pouvoir et l’exercer avec efficacité. Il leur a fallu mener la
bataille d’une double reconnaissance : celle de leur capacité à diriger
et celle de leur professionnalisme. En ce sens, Emma Koechlin-Schwartz est bien
leur continuatrice, quoique dans le domaine de la santé. Emma est bien connue
à Mulhouse et à Paris pour avoir fondé en 1881 l’Union des Femmes de France
et avoir obtenu son diplôme d’infirmière en 1883. Elle se démarque ainsi de
deux institutions d’assistance médicale de femmes, la Société de Secours
aux Blessés Militaires créée en 1864 et l’Association des Dames françaises
de 1879 auxquelles elle reprochait leur acceptation d’une tutelle masculine et
leur manque de professionnalisme. Je ne suis pas loin de penser que si Emma a
franchi, et a fait franchir à d’autres femmes, cette étape supplémentaire
dans leur émancipation, c’est en partie parce qu’abandonnée par son mari,
le talentueux Alfred Koechlin-Schwartz, elle avait découvert l’envie et le
goût de l’indépendance. Mais, je sais aussi que c’est l’éducation qu’elle
a reçue comme femme qui lui a permis ce saut dans la liberté.
Le Protestantisme et l’engagement philanthropique des femmes
Je constate que le champ d’action principal des
mulhousiennes en matière philanthropique est, au XlXème siècle, l’enfance
et tout particulièrement l’éducation et la formation. Certes, le choix de la
petite enfance pourrait apparaître comme l’accomplissement d’un rôle
considéré comme naturel à la femme, celui de mère. Mais, à Mulhouse, il n’y
a pas de crèches et l’Association des femmes en couches, créée sous le
Second Empire, a justement pour but de payer les mères ouvrières afin qu’elles
restent à la maison pendant quelques semaines pour allaiter leur enfant. Aussi,
l’action des femmes de la bourgeoisie mulhousienne ne débute-t-elle que
lorsque l’enfant est sevré et a-t-elle pour finalité la fonction éducative.
Que ce soit dans les salles d’asile, dans les ouvroirs ou encore dans les
écoles du dimanche ou du soir, c’est bien la dimension éducative qui
apparaît comme prioritaire.
Dans cette insistance sur l’éducation, je vois la marque
de l’appartenance religieuse : le protestantisme. En étudiant le
fonctionnement du système d’assistance élaboré à Mulhouse au XlXème
siècle, j’ai pu constater combien l’accent y fut mis sur la
prévoyance : caisses d’épargne, écoles, caisses de secours mutuels...
Or, la prévoyance est fondée sur la certitude que l’homme est perfectible et
que la moralisation de l’enfant fera disparaître le paupérisme. La
prévoyance, cette assistance en amont, met donc l’accent sur l’enfant.
Dès lors, les femmes sont au cœur du dispositif
philanthropique. C’est à elle que les Mulhousiens délèguent la
responsabilité sociale énorme de l’action éducative, donc moralisatrice, de
l’enfance.
Il me semble clair que les femmes de l’élite sociale
mulhousienne ont su profiter de leur position essentielle dans la lutte contre
le paupérisme, position reconnue par leurs "hommes", pour ne pas
être de simples auxiliaires, de simples exécutantes mais pour investir
pleinement et en toute responsabilité le champ d’action qui leur était
ouvert. En cela, elles ont bien été pionnières.
NDLR
Le BK a consacré plusieurs articles à Emma
Koechlin-Schwartz dans son numéro 25 (pas encore en ligne).
Illustrations pour le BK
Nous aurons aimé illustrer cette article avec une photo
montrant une ‘salle d’asile’, le lieu d’action de ces dames mais,
hélas, malgré nos recherches, il nous manque souvent des photos de qualité
pour illustrer les articles du BK.
Si vous avez des vieilles photos ou des sources d’illustrations
que nous pourrions utiliser, n’hésitez pas à nous contacter. Les portraits
de famille, les scènes du vieux Mulhouse, les maisons et leurs intérieurs, des
illustrations ou photos d’événements marquants … tout nous
intéresse ! Une photocopie laser, en couleur si possible, nous
permettrait d’agrémenter nos pages et de mettre la version couleur sur le
site Internet.
D’avance, un grand merci. – NDLR