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BK no 42 - Juin 1999

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Femmes et philanthropie à Mulhouse au 19e siècle

Comme nous vous l’avions annoncé dans le dernier BK voici le résumé de la conférence de Marie-Claire Vitoux, le vendredi 30 octobre 1998.

Parler des femmes est peut-être "à la mode" mais, si le sujet a été retenu, c’est parce que l’histoire des femmes est en plein renouvellement. Longtemps marquée par le militantisme féministe (années 70 et 80), celle-ci s’en est émancipée et, de façon plus sereine et donc plus scientifique, a remis en chantier l’histoire de l’émancipation féminine. C’est donc fort modestement dans ce courant historiographique que s’inscrit l’étude de la philanthropie féminine à Mulhouse au XlXème siècle.

Quelles sont les femmes philanthropes à Mulhouse avant l’annexion de 1871 ? Il faut d’abord constater le silence assourdissant des sources, d’une part parce que la plupart sont de nature administrative, donc masculines, d’autre part parce que la "modestie" féminine, c’est-à-dire leur capacité à rester à leur place, donc en arrière, est une valeur fortement affirmée au XIXè siècle.

Pourtant, l’historien voit paraître sur la scène philanthropique des "dames" et "demoiselles", c’est-à-dire des femmes de l’élite sociale de la ville. Des noms reviennent régulièrement : Mme le Dr Koechlin, Mme la Baronne d’Andolsheim, Mmes Gustave Dollfus, Edouard Schwartz, Veuve Koechlin-Schlumberger, André Koechlin, Nicolas Koechlin, Joseph Koechlin, Edouard Hofer, Veuve Joseph Blech, Favre-Blech ainsi que Melles Ida Sauquet ou Marie Siegfried. Notons que s’il est certain que les femmes de l’élite sociale catholique et juive (les Miquey ou les Dreyfus) pratiquent également une philanthropie active, les sources municipales et départementales n’en parlent pas ou qu’incidemment.

Il est clair que les noms cités forment réseau. Réseau avec les hommes philanthropes, les pères ou les maris étant eux-mêmes engagés dans l’action sociale : c’est ainsi par exemple que Gustave Dollfus est l’un des responsables de l’Association des femmes en couches ou que le Dr Koechlin est l’un des médecins les plus actifs auprès des pauvres. Réseau de parentèle féminine surtout : pour ne donner que deux exemples, Mme la Baronne d’Andolsheim est la belle-mère de Mme Joseph Blech, Mme Joseph Koechlin-Schlumberger est la sœur de Mme Edouard Schwartz.

Comment font-elles le bien ?

Le cadre dans lequel leur action s’inscrit a été fixé par la municipalité car l’assistance relève dans sa plus grande partie des autorités communales.

Un vendredi en 1820Ce dessin de Jean Koechlin (appartenant à Mme Daniel Eck à Cernay) est tiré des "Portraits Mulhousiens" et est intitulé " Un vendredi en 1820 ". Les personnes suivantes y figurent :
Mar.-Madeleine Weber (Mme J.-G. Blech), Élise Koechlin (fille de Rodolphe), Climène Grosjean (Mme J.-J. Bourcart), Marie Dollfus (Mme J. Koechlin), Eugénie Koechlin (Mme Jos. Heilmann), Léonie Koechlin (Mme Sandherr).

C’est André Koechlin qui a remodelé en 1834 le bureau de bienfaisance sur des bases totalement nouvelles. Le système qu’il met en place veut prioritairement lutter contre la mendicité et l’aumône manuelle qui lui semble inefficace et dépensière. Il s’inscrit dans un courant national, voire européen (anglais en particulier) de réflexion sur le paupérisme. Les principes de sa réforme sont l’uniformisation des secours et leur centralisation. La ville est découpée en une petite trentaine de quartiers que visite régulièrement un commissaire pour déterminer les ayants droits. Il est assisté dans sa tâche par des sœurs diaconesses.

Bien qu’appartenant à la même classe et aux mêmes familles que les hommes de la "fabricantocratie" mulhousienne, les femmes philanthropes ont résisté à cette volonté de contrôle administratif masculin. Elles continuent à aider leurs pauvres, à doubler l’action municipale par leur propre réseau philanthropique.

L’action philanthropique représente d’abord pour elles une forme de sociabilité essentielle : ainsi, si l’on en croit Jean Schlumberger : "Les Dames, il est vrai, s’aventurent hors de leurs familles respectives pour se rendre à leurs "mercredi des pauvres" où, autour d’un goûter, elles cousent et tricotent pour les indigents." Cependant, l’action sociale est pour elles bien plus qu’un passe-temps.

Elles s’impliquent tout particulièrement dans l’action sur les enfants : la salle d’asile, qui accueille les enfants de un à six ans, est vraiment leur domaine de responsabilité. La première est créée en 1826 à Paris sur initiative privée et reconnue officiellement par le Conseil des hospices en 1830. Elles deviennent nationalement l’objet d’une rude bataille dont l’enjeu est le pouvoir d’administration. La loi Guizot de 1830 sur l’enseignement et les circulaires ministérielles de 1836 placent les salles sous le contrôle du Ministre de l’instruction publique et donc sous le contrôle de comités masculins crées pour les écoles primaires. Les femmes refusent cette subordination et démissionnent en bloc. Il faut une loi de compromis dite loi de Salvandy pour instituer un pouvoir mixte.

Le compromis est adopté à Mulhouse par le règlement municipal du 16 octobre 1843. Trois hommes, MM Léonard Schwartz, Siegfried-Blech et Mathieu Doll, receveur de l’Hospice, sont adjoints aux directrices des salles d’asile pour les aider dans l’administration financière et matérielle de celles-ci.

Un vendredi en 1860Le vendredi était, à Mulhouse, le jour où les amies se réunissaient pour travailler pour les pauvres. Les jeunes filles formaient leur cercle à leur sortie de pension et restaient, leur vie durant, fidèles chacune à son vendredi.
Ce "Vendredi en 1860", une photographie appartenant à Mme Meyer-Schlumberger, est tiré des "Portraits Mulhousiens". Ici nous trouvons : Mme Jean Schlumberger-Stribeck, Mme Koechlin-Ziegler, Mme Jean Koechlin-Dollfus, Mme Wick-Schlumberger, Mme Georges Steinback, Mme Jean Mantz, Mme Jean Zuber.

Les responsabilités que doivent assumer ces femmes sont énormes : trouver des financements en organisant des quêtes, des ventes ou des bals de charité, solliciter des subventions municipales mais aussi surveiller journellement les maîtresses. Les Mulhousiennes prennent leur tâche au sérieux et les salles d’asile sont remarquablement bien tenues, si l’on en croit le rapport de M. Vaudion en 1850 : "les établissements visités sont incontestablement mieux tenus. Ces Dames président à tous les exercices, elles excitent le zèle et entretiennent le courage des surveillantes dont elles ne craignent pas de partager les tâches, elles surveillent elles-mêmes la propreté, la tenue, l’éducation des enfants..."

Il est clair que les philanthropes mulhousiennes ont su se donner le pouvoir et l’exercer avec efficacité. Il leur a fallu mener la bataille d’une double reconnaissance : celle de leur capacité à diriger et celle de leur professionnalisme. En ce sens, Emma Koechlin-Schwartz est bien leur continuatrice, quoique dans le domaine de la santé. Emma est bien connue à Mulhouse et à Paris pour avoir fondé en 1881 l’Union des Femmes de France et avoir obtenu son diplôme d’infirmière en 1883. Elle se démarque ainsi de deux institutions d’assistance médicale de femmes, la Société de Secours aux Blessés Militaires créée en 1864 et l’Association des Dames françaises de 1879 auxquelles elle reprochait leur acceptation d’une tutelle masculine et leur manque de professionnalisme. Je ne suis pas loin de penser que si Emma a franchi, et a fait franchir à d’autres femmes, cette étape supplémentaire dans leur émancipation, c’est en partie parce qu’abandonnée par son mari, le talentueux Alfred Koechlin-Schwartz, elle avait découvert l’envie et le goût de l’indépendance. Mais, je sais aussi que c’est l’éducation qu’elle a reçue comme femme qui lui a permis ce saut dans la liberté.

Le Protestantisme et l’engagement philanthropique des femmes

Je constate que le champ d’action principal des mulhousiennes en matière philanthropique est, au XlXème siècle, l’enfance et tout particulièrement l’éducation et la formation. Certes, le choix de la petite enfance pourrait apparaître comme l’accomplissement d’un rôle considéré comme naturel à la femme, celui de mère. Mais, à Mulhouse, il n’y a pas de crèches et l’Association des femmes en couches, créée sous le Second Empire, a justement pour but de payer les mères ouvrières afin qu’elles restent à la maison pendant quelques semaines pour allaiter leur enfant. Aussi, l’action des femmes de la bourgeoisie mulhousienne ne débute-t-elle que lorsque l’enfant est sevré et a-t-elle pour finalité la fonction éducative. Que ce soit dans les salles d’asile, dans les ouvroirs ou encore dans les écoles du dimanche ou du soir, c’est bien la dimension éducative qui apparaît comme prioritaire.

Dans cette insistance sur l’éducation, je vois la marque de l’appartenance religieuse : le protestantisme. En étudiant le fonctionnement du système d’assistance élaboré à Mulhouse au XlXème siècle, j’ai pu constater combien l’accent y fut mis sur la prévoyance : caisses d’épargne, écoles, caisses de secours mutuels... Or, la prévoyance est fondée sur la certitude que l’homme est perfectible et que la moralisation de l’enfant fera disparaître le paupérisme. La prévoyance, cette assistance en amont, met donc l’accent sur l’enfant.

Dès lors, les femmes sont au cœur du dispositif philanthropique. C’est à elle que les Mulhousiens délèguent la responsabilité sociale énorme de l’action éducative, donc moralisatrice, de l’enfance.

Il me semble clair que les femmes de l’élite sociale mulhousienne ont su profiter de leur position essentielle dans la lutte contre le paupérisme, position reconnue par leurs "hommes", pour ne pas être de simples auxiliaires, de simples exécutantes mais pour investir pleinement et en toute responsabilité le champ d’action qui leur était ouvert. En cela, elles ont bien été pionnières.

NDLR

Le BK a consacré plusieurs articles à Emma Koechlin-Schwartz dans son numéro 25 (pas encore en ligne).

Illustrations pour le BK

Nous aurons aimé illustrer cette article avec une photo montrant une ‘salle d’asile’, le lieu d’action de ces dames mais, hélas, malgré nos recherches, il nous manque souvent des photos de qualité pour illustrer les articles du BK.

Si vous avez des vieilles photos ou des sources d’illustrations que nous pourrions utiliser, n’hésitez pas à nous contacter. Les portraits de famille, les scènes du vieux Mulhouse, les maisons et leurs intérieurs, des illustrations ou photos d’événements marquants … tout nous intéresse ! Une photocopie laser, en couleur si possible, nous permettrait d’agrémenter nos pages et de mettre la version couleur sur le site Internet.

D’avance, un grand merci. – NDLR

 

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Dernière modification de cette page : 23/11/2008