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BK no 41 - décembre 1998

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La rencontre des trois familles à Mulhouse
30 et 31 octobre 1998

Nous avons reçu, de notre cousine Dorothée Koechlin-Schwartz (AH11311) – qui participait à notre rencontre à Mulhouse les 30-31 octobre 1998 – un article sous forme d’une lettre qu’elle adresse à sa fille actuellement en Argentine.

Par rapport aux précédentes ‘cousinades’, celle-ci était spéciale. En quoi ? D’abord par le fait que les trois familles fondatrices de la prospérité matérielle de Mulhouse s’y soient réunies, extension qui fut très stimulante et conforme à la nature car le K. ‘pure laine vierge’ est un oiseau qui n’existe pas. Même les K. au carré (père et mère K.), au cube (père, mère et trois grands-parents K.) sont forcément mêlés d’autres espèces : Dollfus, Mieg, Schwartz, Schlumberger, Peugeot, Bourcart, Gros, Thierry, Zuber, Hofer, Risler, Kiener, Baumgartner, etc… Seulement, à Mulhouse, c’était uniquement des familles protestantes, locales. Et suisses à l’origine. Un cas "d’élitisme" dont nous avons pu apprendre à la Fac combien ce péché, aussi mal défini que capital, voire fruit du capitalisme, est condamnable !

Dans le cas de Mulhouse, ce sont bien les "élites" de la ville qui y ont fondé un capitalisme à visage plus humain qu’ailleurs. Pourquoi ? Parce que, il semble, inspiré et corrigé par la foi protestante.

Du moins c’est dans ce sens que nous ont parlé les historiens invité à une Table Ronde à la Société Industrielle : Michel Hau, professeur à l’Université de Strasbourg, et Marie-Claire Vitoux à celle de Mulhouse, dans une suite d’interventions sur la ‘fabricantocratie’ mulhousienne au 19e siècle. En clair, ces familles mulhousiennes qui sont restées ‘entre soi’ pendant plusieurs siècles, ont réussi leur coup : créer une prospérité industrielle dont tout le monde, du haut en bas de l’échelle sociale profite, (contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres régions d’Europe).

Facade de la SIM, MulhouseLe colloque s’ouvrait sur un énorme graphique projeté sur le mur par le professeur Hau : la liste des entreprises Koechlin. Sidérant ! Je n’avais pas compris qu’il y avait eu tant de fabriques (indiennes et constructions mécaniques, surtout). Ces K. se sont placés à l’avant-garde des réussites industrielles techniques, commerciales et aussi sociales (très important!) des deux derniers siècles. Nous avons été à la pointe avancée de la production des tissus, des locomotives, de toute sorte de constructions mécaniques et aussi pionniers en matière de lois sociales, essayant d’appliquer concrètement le respect des libertés fondamentales.

C’est de tout cela qu’on a parlé. Car ces ‘élites mulhousiennes’ se souciaient du bien-être des plus démunis et cela a été souligné par plusieurs générations d’historiens. Par exemple, le jeune historien, Patrick Golfier, nous a raconté comment Émile Koechlin, Émile Dollfus et André Koechlin – qui tous furent maires de Mulhouse – s’inquiétant de l’hygiène navrante des abattoirs et du prix élevé des viandes, imposèrent aux bouchers mulhousiens une organisation rationnelle et bien plus démocratique.

Comment les femmes de Mulhouse, nos grands-mères, inspirées par leur foi protestante, s’efforçaient de corriger la dureté du travail industriel par ce que nous appelons le ‘social’ ou ‘l’humanitaire’ aujourd’hui. Voilà le thème qu’a traité Madame Vitoux. Dans ce domaine, l’une des championnes toutes catégories est notre aïeule Emma Koechlin-Schwartz1, féministe convaincue, qui créera à Paris le Collège Sévigné "pour que les filles reçoivent la même instruction que les garçons". Et ce n’est pas tout. Elle sera à l’origine de la Croix Rouge française, avant Henri Dunant, en fondant la Société de Secours aux blessés militaires, qui deviendra l’Union des Femmes de France, puis la Croix Rouge, en se battant pour que le travail professionnel des infirmières soit enfin reconnu comme tel.

J’étais très émue d’entendre parler de la grande Emma. Je ne m’y attendais pas du tout. Mais, ensuite, est venu le tour d’Alfred, le mari d’Emma, qui a été le sujet d’un mémoire d’une jeune historienne, Mélanie Steinback-Ingold. Avec beaucoup de talent, de précision, d’autorité, elle nous a raconté toute la carrière artistique de l’ancêtre Alfred... dont la cote ne cesse de monter sur le marché d’art. Je regrette que tu n’aies pu l’entendre.

Musée d'impression sur étoffes, MulhouseMais il me faudrait compléter ce récit par la partie sportive d’un week-end qui ne s’est pas borné à une nourriture intellectuelle, mais a comporté un parcours du combattant dans les rues de la ville, sous une pluie incessante, de musée en musée, avec passage au vieux cimetière protestant. Je me suis bornée à visiter le musée du Chemin de fer et le musée d’Impression sur étoffes. Dans le second, les portraits des fondateurs de l’indiennage mulhousien, le trio gagnant des trois copains : Koechlin, Dollfus et Schmalzer, me regardaient en souriant sous leurs perruques 18e siècle. J’ai enfin compris – décidément, je ne savais rien – ce qu’était l’indiennage, grâce à une salle du musée où l’on voit toutes les opérations d’autrefois. En démonstration on y voit une pièce d’étoffe blanche passer par toutes les opérations indispensables  : le mordant, le trempage dans la bouse de vache, le lavage, le séchage, l’impression proprement dite avec des couleurs préparées sur place et placées successivement. Le résultat : des merveilles de dessins, de tissus, de couleurs...

Musée du chemin de fer, MulhouseAu musée du Chemin de fer, un charmant conservateur, lettré et disponible, a mis en marche l’une des locos du musée avec disque : tch... tch... tagada... tagada... etc… J’étais impressionnée de voir ces gigantesques mécanismes d’acier se déployer à hauteur de mon nez, et saisie de respect devant l’énormité de ces grosses bêtes. Le conservateur a expliqué – nouvelle révélation ! – que la moitié des locos construites en France au 19e siècle, l’avait été par des Koechlin, dont le très célèbre André. Le TGV actuel est d’ailleurs toujours construit chez Alsthom, héritier des fabriques SACM, elle mêmes sorties de AKC, nom de la firme d’André K.

Un mot encore, sur le musée de l’Automobile qui, à première vue, ne me passionnait pas (les frères Schlumpf ne sont pas des ancêtres et n’ont pas vécu au 19e siècle !). Mais le dîner étant proposé au restaurant du musée, je m’y suis rendue et j’ai été saisie d’un éblouissement, me clouant sur place d’émotion, tellement c’était beau : la collection entière des Bugatti cousues main, les Delahaye bleu glacier, les berlines aux cuivres astiquées, tous les prototypes introuvables et bichonnés jusqu’aux derniers boulons. (A exploiter par ta télévision argentine!) Le restaurant d’où l’on contemplait le grand hall aux 500 voitures, nous a servi un repas tout à fait gastronomique. Soirée inoubliable !

Je ne te raconte pas l’exposition des documents et objets de famille, à la Société Industrielle, et la galerie des portraits qui le présidait : Jean-Jacques, le médecin au bicorne et à la pipe et Climène Dollfus, épouse de Jean K., mère de vingt gaillards dont nous descendons. De quoi encore s’instruire et admirer ! De quoi aussi rêver !

Enfin, j’ai plané pendant trois jours sur un petit nuage rose : plus exactement rouge, or et blanc, aux couleurs toniques du drapeau de la République de Mulhouse ! En cherchant un adjectif assez fort pour traduire mon impression : génial peut-être dirais-tu ? Génial, oui ! Nos ancêtres avaient du génie !

Dorothée K-Schwartz (AH11311)

1 - Le BK a publié un important article sur elle dans le numéro 25.

 

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Dernière modification de cette page : 22/05/2007