Les festivités marquant le bicentenaire du rattachement de
Mulhouse à la France ne devraient pas occulter une autre date pourtant bien
significative pour notre ville et donc aussi pour notre famille.
Sait-on que c’est en l’an 1523, exactement le 29 juillet,
que notre petite cité médiévale, alliée des cantons suisses, est
officiellement passée à la réforme ? Ce rattachement-là, antérieur d’environ
cinquante ans à l’établissement du premier Koechlin à Mulhouse, nous
paraît avoir ensuite fortement marqué le caractère de ses habitants.

Mulhouse en 1548
d'après J.Stumpf, Chronik der Eidgenossenschaft
Que nos cousins non protestants nous permettent donc d’évoquer
un passé qui a certainement forgé la foi et la moralité de ces hommes et de
ces femmes dont nous nous honorons de descendre tous. Nous le rappelons d’autant
plus volontiers qu’à la différence de villes toutes proches (Ensisheim par
exemple), ce passage de Mulhouse à la Réforme n’a donné lieu, malgré
beaucoup de péripéties, à aucune effusion de sang. Le BK n° 13, sous la
plume de Pierre Koechlin, son initiateur, nous en a déjà fait, en décembre
1984, un résumé fort intéressant.
L’historien Philippe Mieg, lui aussi mulhousien de vieille
souche, rapporte l’événement dans un ouvrage rarissime découvert d’occasion
chez Gangloff1 et qui s’intitule "La réforme à Mulhouse".
Nous y faisons de larges emprunts.
C’est vers la fin de 1522 que Nicolas Prugner, prieur des
Augustins à Mulhouse, entreprend le premier d’annoncer publiquement l’évangile
du haut de la chaire de son couvent. A l’exemple de Luther, moine Augustin lui
aussi, il débute par une série de prédications consacrées à la lettre de
Paul aux Romains. On a dit que cette épître avait ‘fait la Réforme’,
établissant le salut de l’homme pécheur non par des oeuvres que celui-ci
pourrait accomplir pour se racheter, mais par la seule grâce de Dieu et la foi
personnelle dans l’œuvre de Jésus Christ, parfaite et suffisante.
Ces prédications, très mal perçues par les
supérieurs hiérarchiques de Prugner, entraînent début juillet 1523 sa
destitution. Mais aussitôt les bourgmestres, responsables du choix des
prédicateurs de l’Église paroissiale, l’invitent à y prêcher le
pur évangile, en lui attribuant ce qu’on appelle une prébende pour sa
subsistance.
Cette mesure est la première manifestation officielle
de la faveur que les magistrats municipaux portent aux "idées
nouvelles". Elle est suivie, presque immédiatement, de la
publication d’un édit sur la prédication de la parole divine, très
voisin de celui que les Bâlois avaient eux-mêmes promulgué quelques
semaines plus tôt. Voici, traduit de l’allemand l’essentiel de cet
important document :
" Nous, bourgmestre et Conseil de la Ville de
Mulhouse, faisons savoir à tous et à chacun, tant ecclésiastiques que laïcs,
bourgeois et habitants de cette ville, quelle que soit leur dignité et leur
état, que le chrétien est lié à la Parole de Dieu, qu’il ne doit attendre
son salut que de cette Parole et qu’il est tenu de conformer sa vie à la
doctrine qui y est renfermée. Comme, depuis un certain temps, la lumière de la
Parole divine et du Saint-Évangile brille avec plus de clarté, et que la
vérité évangélique nous a été révélée avec plus de force et de
netteté, nous devons rendre grâce de tout notre cœur à notre Sauveur Jésus
Christ par lequel cette grâce nous a été donnée.
Cependant, nous avons remarqué que certaines personnes,
ecclésiastiques et laïcs, non seulement accueillent sans gratitude et avec
hostilité cette révélation et ces prédications, mais, ce qui fait frémir,
qu’elles entravent, gênent, molestent et injurient ceux qui annoncent la
parole de Dieu. C’est pourquoi, comme nous nous sentons tenus, en tant que
chrétiens, à observer la parole de Dieu et à sauvegarder, autant que faire se
peut, l’unité chrétienne, afin que l’amour et la concorde fleurissent
parmi nous, nous avons, après mûre délibération, décidé unanimement et
voulons que nos prêtres et clercs, qu’ils soient dans des presbytères,
couvents ou chapelles, n’enseignent et n’annoncent que le saint Évangile et
la doctrine du Christ, ou tout ce qui est contenu dans l’ancien et le nouveau
Testament, et qu’ils s’écartent et se détournent des enseignements et des
discussions qui ne sont pas conformes à la Sainte Écriture, qu’ils n’outragent
personne à propos de la vraie doctrine chrétienne, mais qu’ils prêchent de
telle manière que Dieu soit loué, que le peuple soit amélioré, la charité
et la concorde chrétiennes raffermies et qu’ainsi les fruits de la Parole
divine croissent plus richement et dans toute leur diversité.
Que chacun se conforme à ces prescriptions.
Fait et donné sous notre sceau le mercredi après le jour de
la Saint-Jacques de l’an 1523. "
Dès lors, en l’espace de quinze ans, les conditions de la
vie morale et spirituelle des Mulhousiens subissent une transformation radicale.
Pour obtenir ce résultat sans précédent, les Bourgmestres ne craignent pas de
se charger de toutes les responsabilités, et c’est eux désormais qui
statuent non seulement en matière temporelle, mais également religieuse.
Après bien des luttes et des difficultés, le protestantisme
évangélique finit par s’implanter vigoureusement à Mulhouse, et contribue
activement au progrès moral de la population. Les nouvelles institutions et les
réformes mises sur pied commencent à produire leurs effets salutaires. Des
ordonnances très strictes répriment l’ivrognerie, les jurons, l’immoralité,
la médisance... Elles sont assorties de sanctions sévères, telles que la
prison, des amendes, ou la fameuse promenade à travers la ville, avec, pendue
au cou, la Klaperstein, la pierre des bavardes, toujours visible sur un mur de l’Hôtel
de ville.
Pendant de longues années encore, les voisins de Bâle
continueront à jouer leur rôle de frères aînés. Mais un moment viendra où,
pour préserver ses institutions et la pureté de sa foi, la ville de Mulhouse
se dégagera partiellement de leur tutelle.
Il apparaîtra bientôt que la Réforme a imprimé à
Mulhouse (comme cela fut le cas à Genève à la même époque), un caractère
presque puritain qu’elle conservera intégralement pendant près de trois
siècles. Sa population, mélange de Suisses, d’Alsaciens, de Huguenots et de
Souabes protestants, se fondra en un tout homogène, qui fera preuve ensuite d’un
dynamisme, d’une ardeur au travail et d’un sens social tout à fait
exceptionnels.
C’est ainsi - toujours paraphrasant Philippe Mieg - que
cette période cruciale de 1523 à 1540, a initié en grande partie l’essor
prodigieux dont Mulhouse deviendra le témoin deux cents ans plus tard, et qui
fera d’un petit bourg sans importance, la plus florissante cité de la Haute
Alsace.
On serait curieux d’avoir des détails sur la vie
quotidienne de nos Hartmann, Jean, Jérémie, Samuel, avec leurs épouses
courageuses et leurs nombreux enfants. Avant de devenir négociants et
industriels, ils furent pendant plusieurs générations, tonneliers, potiers d’étain,
membres des différentes "tribus" d’artisans. En feuilletant la
généalogie, de 1914, nous ne pouvons que les imaginer, ces Koechlin des temps
anciens, perpétuant les valeurs chrétiennes qui ont fait la force et la
dignité de notre famille. Ils ne l’ont pu qu’avec le secours de la grâce
de Dieu, par conviction et non seulement par tradition.
Et cela responsabilise leurs descendants, ne trouvez-vous
pas ?
(Jean Koechlin GA2331)