Mais où vont tous ces touristes
Vous avez tous pu contempler, chers cousins, ces hordes
déferlantes de touristes qui s’abattent sur le Louvre. Que viennent-ils donc
y chercher ? De plus en plus nombreux chaque année, ils accourent à Paris en
masse - du monde entier. De New York, Tokyo ou Johannesburg, c’est fou, quand
on y pense, ce succès incroyable de notre ville. De Paris, ils ne retiendront d’ailleurs
que la Tour Eiffel. le Louvre et les Champs Elysées. Snobisme ? Besoin de
rêver ? Pulsion de fuite ? Oui, bien sûr.
Cependant, un observateur pénétrant verra que ces
motivations diverses n’en recouvrent qu’une seule ces gens ont soif de
Beauté. Or la laideur urbaine qui envahit le monde, la pollution planétaire
appellent un contrepoison : la Beauté. L’art est une thérapie majeure, et ce
besoin est ressenti absolument partout. La Beauté déclenche l’enthousiasme
(dont la racine grecque theos signifie Dieu).
La Beauté, c’est la joie et la vie
Toute la vie de Raymond Koechlin sera consacrée à cet
idéal : servir l’art avec le souci constant d’en faire bénéficier autrui.
Ces foules qui viennent prendre un bain de beauté au pied de La Joconde, je
l’ai découvert (à mon immense surprise, je dois dire, en travaillant sa
biographie), répondent à son désir.
Découverte de l’art japonais
Homme d’enthousiasme, homme généreux qui voulait faire
partager sa joie, il se décrit lui-même comme tel lorsqu’il raconte sa
découverte de l’art japonais : "Ce fut le coup de foudre. Pendant deux
heures, je m’enthousiasmai devant ces estampes aux brillantes couleurs (...).
J’admirai tout également (...). Le lendemain, surprise des étranges
merveilles que je lui avais décrites, ma femme vint avec moi, et son exaltation
égala la mienne (...). De ce jour date ma vie de collectionneur. Je lui dois
quelques-unes de mes plus grandes joies1"
La collectionnite aiguë
C’est là qu’on voit l’intuition prophétique de
Raymond Koechlin - car, à l’époque, les Européens cultivés ne voyaient
dans l’art japonais qu’une "aimable mièvrerie2" :
"Sitôt le grand public entré en contact avec le japonisme, il y avait
surtout vu un déballage de paravents, d’éventails et de parasols bariolés,
de broderies trop riches, de porcelaines efféminées, de crêpons criards, de
bibelots d’exportation sans valeur d’art qui envahirent peu à peu toutes
les demeures et firent de chaque salon une manière de bazar oriental. En
vérité, la pauvreté du décor de la vie en cette fâcheuse époque du
Maréchal Mac Mahon et de M. Grévy expliquent la vogue de l’exotisme ; sans
doute était-ce une réaction nécessaire, voire une utile transition...".
Le jeune Raymond, qui a alors trente ans, n’est pas encore
dégagé des préjugés de son temps. Il n’appartient pas au milieu des arts
et travaille comme journaliste politique au Journal des débats (suivant
la trace de son père Alfred qui est lui-même un homme politique influent),
comme il l’avoue au début: "Sans faire la part du bien et du mauvais, de
l’excellent et du pire, j’embrassais alors tout le Japon dans une même et
fort imprudente réprobation". Nous sommes en 1890 et les milieux cultivés
d’Europe sont très loin de la prise de conscience actuelle. Cependant, en
découvrant l’art japonais, Raymond vit un coup de foudre. Il se lance alors,
comme il le dit lui-même, dans la "collectionnite aiguë". Il
commence, bien sûr, par le vieux Japon, va continuer par la Chine, reprendra le
Transsibérien pour revenir vers le monde musulman du Moyen-Orient, vers 1900
-pour revenir en France où l’art français du Moyen-Age retiendra toute son
attention (alors qu’il était complètement oublié !). Pour terminer cet
itinéraire de pionnier, il se passionnera, sur le tard, pour les
Impressionnistes pour les Fauvistes (ces "barbouilleurs", comme on
disait alors !). Sa passion pour la Beauté (avec un grand "B",
toujours !) l'amène d’abord à quitter son métier de journaliste pour se
consacrer entièrement à la promotion de ses enthousiasmes culturels - à la
"promotion du patrimoine", comme on dirait aujourd’hui -mais ni l’expression
ni l’idée n’avaient encore fait leur chemin dans la pensée de l’époque.
A partir de 1895, Raymond consacra désormais toute sa vie et toutes ses forces
à faire connaître le fabuleux passé artistique qu’il avait découvert.
La conservation du patrimoine
Travail reconnu : il s’imposa très rapidement comme l’arbitre
suprême en matière de conservation du patrimoine (on le verra bien lors de l’affaire
de La Joconde). Il réunira autour de lui une équipe de spécialistes
soudée par la passion du métier, et l’amitié réciproque tels Maurice
Fenaille, Etienne Moreau-Nélaton, Gaston Migeon, Jean-Joseph Marquet de
Vasselot, Lucien Henraux, Louis Metmau, etc. C’est une des choses qui m’a le
plus étonnée dans sa biographie : quel talent, quelle intelligence, quelle
diplomatie, quel équilibre ne fallait-il pas pour s’être imposé de cette
façon pendant plus de vingt ans ! A l’heure actuelle où l’on entend parler
d’intrigues, de jalousies, de rivalités, de trahisons partout et
particulièrement dans les milieux de la culture, on ne peut qu’être frappé
par le respect unanime qui entoura Raymond Koechlin jusqu’à sa mort. A vrai
dire, plus j’ai travaillé sur son personnage (qui m’était presque inconnu
jusque-là), plus j’ai été impressionnée par sa stature. J’éprouve une
immense satisfaction à rendre hommage à ce très grand serviteur de l’Etat,
à ce pionnier aujourd’hui un peu oublié.
Dorothée Koechlin-Schwartz (AH 11311)
1. Raymond Koechlin : Souvenirs d’un vieil amateur d’art
de l’Extrême-Orient, édité par l’imprimerie française et orientale
E. Bertrand, Chalon-sur-Saône, 1930. p. 14.
2. Ibidem, op. cit.
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