Dans un récent numéro de la "Réunion des Musées
Nationaux" consacré à l’exposition Des mécènes par milliers au
Musée du Louvre, inaugurée le 21 avril dernier, la plus importante des
biographies est consacrée à Raymond Koechlin (AH112/712) et à l’immense
rayonnement qu’il exerça de son temps alors que la notion de
"conservateur du patrimoine" n’était pas encore perçue comme
essentielle à la vie culturelle d’un pays.
"De nos jours", écrit Jacques Foucart, "on
mesure mal (...) l’extraordinaire puissance financière, mondaine et, pour
tout dire, culturelle que représentait, à la veille de 1914, la Société des
Amis du Louvre. Un épisode, à peu près oublié, mais lié à l’une des plus
cuisantes affaires qui aient marqué notre grand musée national, fut l’ahurissant
et déplorable vol de La Joconde en août 1911. Il permet d’évoquer
cet éclatant prestige de la Société des Amis du Louvre à la Belle Époque tout en soulignant le rôle de donateur inspiré et (...) irremplaçable de
Raymond Koechlin !"
Le Président Koechlin, c’est ainsi qu’il est le plus
souvent nommé dans les archives, était président de la Société des Amis du
Louvre (élu à l’unanimité !) en 1911. Il le restera jusqu’à sa mort en
1931. Président du Conseil des Musées Nationaux en 1922, vice-président du
Conseil de l’Union centrale des Arts Décoratifs en 1910, il a très vite fait
figure de "grand sachem" respecté de tous. A la fin de sa vie, il
était vraiment devenu la figure emblématique de la conservation du patrimoine.
Les témoignages sur son dévouement, son honnêteté, son discernement, sa
générosité discrète abondent dans les archives.
La belle évaporée
On va voir comment Raymond Koechlin, à la
tête des "Amis", prendra, en tant que président, la décision
efficace, celle qui permettra de retrouver la belle évaporée.
Le 21 Août 1911, l’un des gardiens qui surveille les
galeries du musée du Louvre tombe en arrêt devant un "trou" la place
de La Joconde est vide ! La nouvelle se répand à la vitesse du tam-tam
dans la brousse parisienne - puis dans le monde entier. C’est la consternation
dans le monde artistique occidental. C’est alors que Raymond Koechlin, le
très respecté président de la Société des Amis du Louvre, reprend une idée
d’Henri Rochefort2, lui aussi membre des Amis du Louvre et grand
amateur d’art : si l’on veut retrouver le célèbre sourire, il faut
accorder l’impunité au voleur. Mieux encore, il faut lui en proposer le
rachat, sous une forme ou sous une autre. Sinon, on ne reverra jamais le plus
beau joyau du musée !
Or, La Joconde vaut une fortune (à vrai dire, elle n’a
pas de prix !). Raymond Koechlin et ses collaborateurs commencent par définir
une somme. Henri Rochefort propose 500 000 francs de l’époque, voire un
million. Somme astronomique. Le président Koechlin, plus réaliste, estime qu’il
faut la ramener à 25 000 francs - ce qui déjà, pour l’époque, est
considérable.
Pour ne pas choquer la morale, cette somme sera proposée en
récompense à toute personne qui permettra, par un renseignement vraiment
décisif, de retrouver Mona Lisa. Les 25 000 francs seront remis par l’intermédiaire
du secrétariat d’État aux Beaux-Arts par mesure de prudence.
C’était courageux de la part du président des Amis du
Louvre:
Koechlin savait qu’on n’allait pas manquer de lui
reprocher d’entraver l’action de la Justice, en ayant l’air d’encourager
le vol ! D’autant plus courageux que... les Amis ne possédaient pas cette
somme. Un seul moyen : faire savoir l’offre par voie de presse, d’une part,
et attendre les souscripteurs, d’autre part. C’était cela ou prendre le
risque de voir disparaître à tout jamais le plus beau fleuron des musées de
France ! Risque d’autant plus grand que La Joconde était invendable :
quel collectionneur, en 1911, eût osé acheter ce portrait mondialement connu,
quel gouverneur étranger eût alors osé braver la France en assurant l’impunité
au receleur ? Ce qui se conçoit de nos jours, où les mœurs se sont
passablement dégradées sur le marché des arts, n’était pas concevable à
cette époque, où la France était l’une des plus grandes puissances
politiques et financières qui avait les moyens de se faire respecter (ce qui n’est
pas le cas aujourd’hui, comme on l’a vu avec la vente chez Sotheby’s de
mobilier appartenant à l’hôtel du duc et de la duchesse de Windsor, où les
promesses faites à la France ont été bafouées).
Raymond Koechlin avait vu juste : l’argent affluera de
toutes parts : La liste des souscripteurs est comme un palmarès des
collectionneurs de l’époque, souvent membres du Conseil d’administration de
cette chère et vaillante Société des Amis (du Louvre) qui, pas un instant, n’avait
cru devoir manquer à l’appel. Ce sont les Camondo et les Koechlin, les Potrel,
Carret, Greffülhe (...) Maurice Fenaille qui, très généreux, verse 2
000 francs, Walter Gay le peintre américain (...) qui écrit à Koechlin dès
le 4 septembre 1911 : "C ‘est presque un devoir de notre Société de
mettre à la disposition de Monsieur le Pré/et de Police la somme de 25 000
francs" (...). Et ce, alors que la Société des Amis du Louvre n’avait
pas fini de payer l’illustrissime Bain turc3.
C’est que La Joconde est emblématique : elle est le
sourire de Paris, et sa disparition est perçue presque à l’égal d’une
calamité naturelle ! Les donateurs affluent donc, les riches mais aussi les
pauvres - tout le monde veut faire un geste. Une foule de petites sommes
viennent s’additionner aux grosses : "Milliardaires, comme l’écrit
justement Potrel à Koechlin le 25 août, nous le sommes par le nombre ! Mais
également disciplinés, pleins de dévouement et de compréhension lorsque la
Direction des musées nationaux (...) suspend dès le 31 août, et pour un temps
déterminé, le privilège réservé aux 3.200 Amis du Louvre d’y accéder le
lundi, jour de fermeture. Et zélés, braves jusqu’au dévouement (ô grand
Koechlin !) pour défendre contre une presse déchaînée l’honneur de la
conservation du Louvre4".
Grâce à quoi on finira par retrouver le chef-d'œuvre de
Léonard de Vinci. Alfredo Geri, antiquaire à Florence en Italie, reconnut le
tableau un jour de décembre 1913. Deux ans qu’à Paris on se lamentait ! On
lui fit donc verser la somme promise en échange du retour de la dame, en
janvier 1914. Mais, à cette date, les "Amis du Louvre" n’avaient
plus tout à fait en caisse les 25 000 francs souscrits. Il fallut relancer la
souscription - après de vives discussions au sein de la Société des Amis du
Louvre. Là encore, Raymond Koechlin sauva la mise, en sollicitant une fois de
plus les milliardaires et surtout les sociétaires. "Tutte bene che finisce
bene" dirent les sociétaires italiens ("tout est bien qui finit bien
!). La France poussa un grand "ouf !". Et le musée du Louvre put dire
un grand merci à ses braves "Amis" et à leur président Raymond
Koechlin !
1. Des mécènes par milliers, Bulletin de la Réunion
des Musées Nationaux, août 1997, p. 58
2. Journaliste très connu à la Belle Époque (1831-1913), fondateur de La
Lanterne (1868), violent pamphlet hebdomadaire dirigé contre le Second
Empire.
3. Op. cit. ibidem p. 58
4. Op. cit. ibidem p. 59