La première ligne de chemin de fer en Alsace (Thann à Mulhouse) est du à
l'initiative de Nicolas Koechlin
La première locomotive jamais allumée en Alsace - et l'une des premières en
France - fut la "Napoléon", sur la ligne Thann-Mulhouse. Première ligne de
chemin de fer d’Alsace, celle-ci - construite par Nicolas Koechlin, qui fait
ici figure de pionnier - fut inaugurée le 12 septembre 1839.
A l'époque, l'industrie alsacienne se trouvait concentrée dans la région
mulhousienne : c'était surtout le textile, filature et tissage (on se
souvient que l'impulsion avait été donnée en 1745 par Samuel Koechlin et
Jean Dollfus qui fondèrent, à Mulhouse, la première fabrique d'indiennes).
Or, cette industrie consommait énormément de matières premières : de la
houille, du fer (pour les machines), du coton, du jute. Bien entendu, rien
de tout cela ne pousse sur le sol alsacien ; il fallait tout importer. Par
exemple, le charbon venait de la Sarre, de la Ruhr ou du Bassin de Ronchamp,
en France, partie par voie d'eau, partie par la route. Pour acheminer les
houilles de la Loire, de Lyon à Mulhouse, il ne fallait pas moins de 45 à 60
jours !
Quant au coton brut, c'était pire encore puisqu’on l'importait d'abord
d’Egypte, du Levant, d’Amérique. Il arrivait à Marseille, au Havre ou à
Trieste, puis était acheminé sur Lyon, Zurich et enfin, Mulhouse. Un
chargement de coton brut commandé au Havre mettait, bon train, petit pas, …
40 à 50 jours pour arriver à Mulhouse !
Bien entendu, ces transports étaient extraordinairement onéreux. Aussi,
Nicolas Koechlin, lorsqu'il fut député du Bas-Rhin, réfléchit sur la façon
dont on pourrait améliorer cet épineux problème.
Petit-fils de Samuel Koechlin, il avait créé à Mulhouse en 1826, avec son
cousin André Koechlin, un atelier de fonderie et de construction mécanique,
lequel végétait depuis plusieurs années, en attendant l'idée de génie...
Deux autres cousins, Emile Koechlin et J. Schlumberger avaient visité en
1831 le célèbre "Chemin de fer de Lyon à Saint-Etienne" qui les avait fort
impressionnés.
Aussi, Nicolas Koechlin commença-t-il à s’intéresser aux chemins de fer. En
1836, son atelier de fonderie, devenu la "Société Industrielle de Mulhouse",
étudia le projet d'un certain Cadiat, concernant la construction d'un chemin
de fer entre Thann et Mulhouse... Mais les wagons devaient être tirés par
des chevaux ! Les locomotives étaient encore rarissimes en France. Elles
étaient fabriquées par les Anglais : Le Creusot n'a sorti sa première "loco"
qu'en 1838 !
Cependant, Nicolas Koechlin enthousiasmé par ce projet, décida de construire
non seulement la ligne, mais encore la locomotive, dans ses propres ateliers
malgré les esprits chagrins qui pensaient que le prix de la houille
amènerait tout droit le chemin de fer, son train et sa loco dans les
bas-fonds du déficit !
Cependant, ses démarches administratives furent couronnées de succès : le 15
février 1837 la ligne Mulhouse-Thann fut déclarée "d'utilité publique",
selon le tracé : Mulhouse, Dornach, Lutterbach, Cernay, Thur et enfin Thann.
Puis, le 24 juin de la même année, le projet est adopté d’enthousiasme à
l'Assemblée Nationale, autorisant Nicolas Koechlin à construire sa ligne.
Une nouvelle société, dont il était le Président, fut créée à cet effet sous
la raison sociale "Nicolas Koechlin et Cie", (plus tard : S.A. du Chemin de
fer de Thann à Mulhouse).
Portrait du premier né
Ce premier chemin de fer d'Alsace, encore dans l'enfance, était une œuvre
d'art. Sa longueur exacte atteignait 20 kms.343 (mais la première partie de
son tracé devait servir aussi à la future ligne Strasbourg-Bâle).
La Compagnie dut acheter 540 parcelles de terrain appartenant à 350
propriétaires différents. Là-dessus, il fallut exécuter 150 000 M3 de
terrassement et 32 "ouvrages d'art" : plusieurs ponts dont un sur l’Ill., un
autre sur la Doller, un viaduc de 33 arches, etc. .
La voie était - bien sûr - unique ! Les rails étaient maintenus par des
coins en bois ; les traverses, également, étaient de ce matériau, plus
précisément, en chêne. Quant à la signalisation, elle se faisait à l’aide de
drapeaux et... à son de trompe !
La ligne, commencée le 1er avril 1838, fut terminée au mois d’août
1839.
Et ses premiers pas dans la vie...
L’inauguration, le 12 septembre 1839, fut grandiose malgré une pluie
diluvienne. La locomotive, baptisée "Napoléon", tirait... une berline, une
diligence et deux "chars à bancs" d'un extraordinaire inconfort... Dans le
train, s’entassaient les officiels invités car les frères Koechlin. Tout le
long de la ligne, se pressaient les curieux par groupes, certains très
inquiets...
En 25 minutes, le train parcourut le trajet entre Mulhouse et Thann, et la
vitesse enregistrée fut de 20 lieues à l'heure, ce qui paraissait absolument
fantastique à l'époque ! La vitesse de pointe atteignait 79,8 kms/heure dans
les descentes. Qu’on songe que la vitesse des malles-poste ne dépassait
guère, alors, le 12 à l'heure !
Bien entendu, la réception à Thann fut triomphale après tant d'émotions, et
le retour, un second triomphe.
Cette première ligne de chemin de fer et son train étaient purement
alsaciens (sauf les voitures, de construction belge). Cela permet de mesurer
l'avance de la technologie alsacienne à cette époque, sur le reste du
territoire français.
Le rodage fut parfois pénible. L'hiver fut très rigoureux et la Compagnie
faillit arrêter le service, tellement les incidents techniques se
multipliaient. L'huile se figeait, l’eau gelait dans le tender, etc. Si bien
qu'on pensa un instant à revenir au projet primitif : les chevaux... qui,
eux, ne gèlent pas... !
De janvier 1840 à juin, la ligne transportera, en moyenne, 680 voyageurs par
jour, c'est à dire 101 351 voyageurs entre le 2 septembre 1839 et le 31 mars
1840 et cela sans aucun incident, malgré le froid et le gel !
Un grand succès populaire ! D'autant plus, qu’au début, les petites communes
alsaciennes s'étaient montrées relativement réticentes, jugeant le chemin de
fer plutôt comme "un avantage particulier pour les industriels", que comme
un service d'utilité publique.
Le succès croissant de la jeune ligne amènera ensuite Nicolas Koechlin à
voir plus grand : la ligne de Strasbourg à Bâle dont nous reparlerons dans
la suite.
Dorothée KOECHLIN-SCHWARTZ