Directeur de la rédaction de "ROCK and FOLK"
(Un article posthume a été consacré à Philippe dans le
BK 38.)
Interview de Dorothée Koechlin-Schwartz (assistée par Patricia de Boutiny)
Rue de Siam, seizième arrondissement, quatrième étage (quatre fois quatre
seize pour les passionnés de numérologie), Philippe m'ouvre la porte.
Coiffure Afro et jeans, il me dit : "Bonjour", et ça n'est pas une simple
formule, il le pense vraiment ! Faciès détendu et œil attentif, c'est une
harmonie qu’il articule, une mesure qui saute aux yeux dès la première note.
Je regarde l'appartement : l'espace est transparent comme les couleurs, les
fenêtres et les recoins, l'escalier intérieur ; tout s'agence bien, tout est
utile et baigne dans le calme et devient vite familier ! Philippe me parle
de sa famille. Son père, Directeur des transports chez Peugeot écoutait des
78 tours de Django Reinardt et Louis Armstrong. Ça plaisait à Philippe qui,
pour ses quatorze ans, a vite découvert Sydney Bechet. Quant à sa mère, elle
disait souvent "que les alouettes ne leur tomberaient pas toutes cuites du
ciel".
Résultat : quatre fils remarquables, chacun dans sa spécialité.
Outre Philippe qui a trouvé son chemin dans la musique, Thierry dans les
transports à Grenoble, Lionel dans les arts graphiques et Benoît, le plus
brillant, d'après Philippe, dans les mathématiques.
Chez Philippe, pas de faux-semblant, pas de flou dans la tête - à part les
cheveux, vraiment pas dociles ! Stéphane et Sophie rentrent pour le
déjeuner, mines resplendissantes. Chantal Koechlin sort de la cuisine avec
un plateau d'apéritif ; j'entends ses gestes légers, des bruits de vaisselle
dans la gamme des décibels de l'intimité.
Philippe avait vingt ans quand il a épousé Chantal et, probablement pour
cette raison, ils ont à peine l’air d'être les parents de leurs enfants !
- Alors Philippe, on parle de musique ?
Philippe - Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme, en
musique comme ailleurs !
- Votre journal marche bien ?
Ph. Nous tirons à 150 000 exemplaires avec 60 pages de publicité. On
fait le mieux possible. Pour moi, c'est davantage du journalisme que de la
musique.
- C’est une synthèse de ce qui se fait à l'heure actuelle dans le domaine
musical ?
Ph. Nous avons des articles très contradictoires ; l'important, c'est
qu'ils aient tous quelque chose à dire. Qu'ils soient lyriques ou
attachants, il faut que ça soit senti !
Pas de culte des idoles, ni de détails aguichants sur leur vie privée comme
dans feu la revue "Salut les copains" qui eut pourtant sa raison d’être !
Il ne s’agit pas de propulser une star avant qu'une certaine maturité ne
soit apparue dans sa musique ; l’important, c’est que le musicien trouve une
unité sonore bien à lui, bien discernable. C’est ce qu'ont fait les Beatles,
Bob Dylan, Jinmy Hendricks, les vrais papes des "Sixties" (les années
soixante).
- Dix ans plus tard, ils font encore la Une de votre revue ?
Ph. Ils ont été un phénomène, un événement.
- Vous avez assumé la rubrique musicale du Nouvel Observateur pendant dix
ans ?
Ph. Oui, puis on a démarré "Rock and Folk" avec des amis, en 66. Il y avait
de quoi faire ! Mais nous n'avons jamais eu ni fans, ni militants !
- Anglais et Américains sont-ils vraiment les chefs de file de la musique
populaire ?
Ph. Oui, le type même du groupe populaire c'est "Genesis". Ils sont Anglais.
Certaines régions du monde industrialisé sont plus fécondes que d'autres,
c'est comme ça ! Nier le Rock c'est comme nier l'avion. On ne peut pas
revenir en arrière.
- En dehors des Anglais et des Américains, existe-t-il une musique
européenne ?
Ph. (longue réflexion) Non, parce qu'il faudrait sacrer un pape, et ça c’est
dépassé et sans intérêt. La musique d'aujourd'hui ? C'est celle qui a
dépassé l'étiquette du Rock, celle qui s'est fabriquée dans le "melting-pot"
du village planétaire. Le Rock, c'est insuffisant ; il faut qu'il ait autre
chose ! Ce qui plaît en ce moment : la musique inspirée par le Tiers-Monde,
mais revue et corrigée par les pays industrialisés ; par exemple, le
"reggae", c’est le calypso de la Jamaïque revécu à l'heure industrielle,
moite, sensuel, lancinant, hypnotique, électrifié.
Quartito Cédron, c'est le tango argentin, en plus dramatique, en moins
poétique.
- Et le Free-jazz ?
Ph. La musique improvisée ? Ce n’est pas capital, elle n'a pas atteint le
seuil de la commercialisation. Les musiques se sont beaucoup diversifiées
depuis les Beatles : fanfares traditionnelles, jazz, musique classique, sont
devenues des musiques d'emprunt qui inspirent les groupes créateurs. Ce qui
marche, c'est le "feeling", le blues, le climat, ce que les Noirs font si
bien, en général.
Nous avons aussi parlé des instruments électroniques, de Jean-Michel Jarre,
créateur d'"Oxygène" et d'"'Equinoxe". Il a obtenu un succès mondial avec
son synthétiseur et ses "sons ouverts" : tout le monde en redemande !
La musique Punk existe aussi ; on en parle. Notre rôle, c'est de tout
remettre en question, tout le temps.
Pour Philippe, la musique n'est pas un luxe ; elle répond à un besoin vital
et d’autant plus nécessaire que le monde est devenu, à la fois, contraignant
et sécurisant. Exemple : lorsqu'on gare sa voiture, il faut faire attention
à vingt petits détails avant d’être correctement placé. Une fois la voiture
dans son créneau, on est tranquille, mais que de contraintes subies ! La
musique, justement, permet de se défouler de ces contraintes quotidiennes
apportées par la vie urbaine.
Quand "Rock and Folk" paraît, les lecteurs commentent le journal en
termes... divers : "intellectualo-ravagés" ou bien "vendu au système".
Mais Philippe, ouvert et tolérant, s'efforce d'arbitrer avec sérénité de
façon à maintenir un équilibre difficile... et comme, en plus, il est
modeste, il n'avoue pas le travail qu'il s'impose quotidiennement.