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BK no 2 - Juin 1979

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Philippe Koechlin à bâtons rompus...

Directeur de la rédaction de "ROCK and FOLK"

(Un article posthume a été consacré à Philippe dans le BK 38.)

Interview de Dorothée Koechlin-Schwartz (assistée par Patricia de Boutiny)

Rue de Siam, seizième arrondissement, quatrième étage (quatre fois quatre seize pour les passionnés de numérologie), Philippe m'ouvre la porte. Coiffure Afro et jeans, il me dit : "Bonjour", et ça n'est pas une simple formule, il le pense vraiment ! Faciès détendu et œil attentif, c'est une harmonie qu’il articule, une mesure qui saute aux yeux dès la première note.

Je regarde l'appartement : l'espace est transparent comme les couleurs, les fenêtres et les recoins, l'escalier intérieur ; tout s'agence bien, tout est utile et baigne dans le calme et devient vite familier ! Philippe me parle de sa famille. Son père, Directeur des transports chez Peugeot écoutait des 78 tours de Django Reinardt et Louis Armstrong. Ça plaisait à Philippe qui, pour ses quatorze ans, a vite découvert Sydney Bechet. Quant à sa mère, elle disait souvent "que les alouettes ne leur tomberaient pas toutes cuites du ciel".

Résultat : quatre fils remarquables, chacun dans sa spécialité.

Outre Philippe qui a trouvé son chemin dans la musique, Thierry dans les transports à Grenoble, Lionel dans les arts graphiques et Benoît, le plus brillant, d'après Philippe, dans les mathématiques.

Chez Philippe, pas de faux-semblant, pas de flou dans la tête - à part les cheveux, vraiment pas dociles ! Stéphane et Sophie rentrent pour le déjeuner, mines resplendissantes. Chantal Koechlin sort de la cuisine avec un plateau d'apéritif ; j'entends ses gestes légers, des bruits de vaisselle dans la gamme des décibels de l'intimité.

Philippe avait vingt ans quand il a épousé Chantal et, probablement pour cette raison, ils ont à peine l’air d'être les parents de leurs enfants !

- Alors Philippe, on parle de musique ?

Philippe - Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme, en musique comme ailleurs !

- Votre journal marche bien ?

Ph. Nous tirons à 150 000 exemplaires avec 60 pages de publicité. On fait le mieux possible. Pour moi, c'est davantage du journalisme que de la musique.

- C’est une synthèse de ce qui se fait à l'heure actuelle dans le domaine musical ?

Ph. Nous avons des articles très contradictoires ; l'important, c'est qu'ils aient tous quelque chose à dire. Qu'ils soient lyriques ou attachants, il faut que ça soit senti !

Pas de culte des idoles, ni de détails aguichants sur leur vie privée comme dans feu la revue "Salut les copains" qui eut pourtant sa raison d’être !

Il ne s’agit pas de propulser une star avant qu'une certaine maturité ne soit apparue dans sa musique ; l’important, c’est que le musicien trouve une unité sonore bien à lui, bien discernable. C’est ce qu'ont fait les Beatles, Bob Dylan, Jinmy Hendricks, les vrais papes des "Sixties" (les années soixante).

- Dix ans plus tard, ils font encore la Une de votre revue ?

Ph. Ils ont été un phénomène, un événement.

- Vous avez assumé la rubrique musicale du Nouvel Observateur pendant dix ans ?

Ph. Oui, puis on a démarré "Rock and Folk" avec des amis, en 66. Il y avait de quoi faire ! Mais nous n'avons jamais eu ni fans, ni militants !

- Anglais et Américains sont-ils vraiment les chefs de file de la musique populaire ?

Ph. Oui, le type même du groupe populaire c'est "Genesis". Ils sont Anglais. Certaines régions du monde industrialisé sont plus fécondes que d'autres, c'est comme ça ! Nier le Rock c'est comme nier l'avion. On ne peut pas revenir en arrière.

- En dehors des Anglais et des Américains, existe-t-il une musique européenne ?

Ph. (longue réflexion) Non, parce qu'il faudrait sacrer un pape, et ça c’est dépassé et sans intérêt. La musique d'aujourd'hui ? C'est celle qui a dépassé l'étiquette du Rock, celle qui s'est fabriquée dans le "melting-pot" du village planétaire. Le Rock, c'est insuffisant ; il faut qu'il ait autre chose ! Ce qui plaît en ce moment : la musique inspirée par le Tiers-Monde, mais revue et corrigée par les pays industrialisés ; par exemple, le "reggae", c’est le calypso de la Jamaïque revécu à l'heure industrielle, moite, sensuel, lancinant, hypnotique, électrifié.

Quartito Cédron, c'est le tango argentin, en plus dramatique, en moins poétique.

- Et le Free-jazz ?

Ph. La musique improvisée ? Ce n’est pas capital, elle n'a pas atteint le seuil de la commercialisation. Les musiques se sont beaucoup diversifiées depuis les Beatles : fanfares traditionnelles, jazz, musique classique, sont devenues des musiques d'emprunt qui inspirent les groupes créateurs. Ce qui marche, c'est le "feeling", le blues, le climat, ce que les Noirs font si bien, en général.

Nous avons aussi parlé des instruments électroniques, de Jean-Michel Jarre, créateur d'"Oxygène" et d'"'Equinoxe". Il a obtenu un succès mondial avec son synthétiseur et ses "sons ouverts" : tout le monde en redemande !

La musique Punk existe aussi ; on en parle. Notre rôle, c'est de tout remettre en question, tout le temps.

Pour Philippe, la musique n'est pas un luxe ; elle répond à un besoin vital et d’autant plus nécessaire que le monde est devenu, à la fois, contraignant et sécurisant. Exemple : lorsqu'on gare sa voiture, il faut faire attention à vingt petits détails avant d’être correctement placé. Une fois la voiture dans son créneau, on est tranquille, mais que de contraintes subies ! La musique, justement, permet de se défouler de ces contraintes quotidiennes apportées par la vie urbaine.

Quand "Rock and Folk" paraît, les lecteurs commentent le journal en termes... divers : "intellectualo-ravagés" ou bien "vendu au système".

Mais Philippe, ouvert et tolérant, s'efforce d'arbitrer avec sérénité de façon à maintenir un équilibre difficile... et comme, en plus, il est modeste, il n'avoue pas le travail qu'il s'impose quotidiennement.

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Dernière modification de cette page : 23/11/2008