Du 16ème au 18ème siècle
L'industrie de l'impression sur tissus, créée au 18ème siècle à Mulhouse, y
a pris un essor considérable (à l'échelle de cette époque !) et de nombreux
Koechlin y ont contribué soit comme industriels et commerçants, soit aussi
comme dessinateurs et chimistes.
Nous nous proposons, dans de prochains bulletins, d'y consacrer plusieurs
articles (dont l'un sur la chimie tinctoriale). En guise de prélude, il nous
a paru intéressant de donner ci-dessous les principaux extraits d'un article
de M. Jean-Michel TUCHSCHERER, Conservateur du Musée Historique des Tissus
de Lyon, paru dans un n° spécial (1975 - n° 4) du Bulletin de la Société
Industrielle de Mulhouse consacré au Musée de l'Impression sur Etoffes de
Mulhouse.
Dès la fin du 16ème siècle, des navigateurs portugais et espagnols
importèrent sur notre continent des cotonnades aux coloris très vifs qui
fascinèrent le public. La provenance en était extrême-orientale.
Sensiblement à la même époque, le port de Marseille, toujours spécialisé
dans le trafic avec l'Orient, vit apparaître des articles semblables de
provenance persane et indienne. L'article frappait surtout par
l'inaltérabilité de la teinture, le lavage ne faisant qu'aviver les
couleurs.
Or, à cette époque, l'Inde était le pays du coton par excellence. Elle
l'était depuis bien longtemps puisque Hérodote mentionne, plusieurs siècles
avant Jésus-Christ, que dans ce pays pousse une laine (le coton) bien plus
fine que la laine grecque. De nombreux centres de production se trouvaient
localisés dans1e N.O. du pays, de Surate à Agra, ainsi qu'à l'Est, sur la
Côte de Coromandel (au nord et au sud de Madras), et enfin au Bengale.
En France, la vogue de ces tissus a pu se développer avec la création de la
Compagnie des Indes Orientales en 1664. Parmi ses articles de luxe, celle-ci
importait surtout des toiles peintes ou "indiennes". La haute bourgeoisie et
la noblesse s'arrachaient à prix d'or les "calicots", les "patnas", les
"perses" pour s'en vêtir et pour meubler leurs intérieurs. D’ailleurs
Molière ne manque pas de se moquer joyeusement de cet engouement en faisant
bafouiller son Bourgeois Gentilhomme vêtu d'une indienne. Madame de Sévigné,
elle aussi, s'était laissée subjuguer par cette mode surtout parisienne
puisque lancée par la Cour. Elle en parle avec enthousiasme dans une lettre
à sa fille, perdue dans la lointaine province. Le 16 mai 1672, alors qu'elle
vient faire un séjour en Provence, elle lui apporte de Paris une indienne et
d'autres belles étoffes.
Tout naturellement - et très vite - furent créées à cette époque des
manufactures pour concurrencer les indiennes d'origine. Marseille, qui voit
transiter les toiles du Levant, créera le premier atelier en 1648. De façon
plus générale en France, un grand nombre d'édits vexatoires depuis 1660
ayant successivement exclu les protestants de toutes les
professions libérales et de beaucoup de métiers, rien d’étonnant à ce qu'ils
se soient adonnés à cette industrie nouvelle. Elle se développe
particulièrement dans le Languedoc, le Vivarais, la Saintonge. Ailleurs en
Europe, c'est la Hollande dont les vaisseaux étaient les principaux
pourvoyeurs en indiennes d'origine, qui prend la tête (Amsterdam 1678).
Notons au passage que les fabrications européennes n'atteignirent pas, au
début, la qualité des indiennes d'origine. Il s'agissait plus souvent de
fleurs blanches sur fond coloré obtenues par teinture à la réserve, mais
elles permirent au plus grand nombre de suivre la mode, l’achat des toiles
importées restant l'apanage des gens riches. Ces toiles peintes ou imprimées
firent inévitablement une forte concurrence aux industries traditionnelles
et plus particulièrement aux tissus de luxe de laine ou de soie. Les
protestations des soyeux et des lainiers devinrent véhémentes, surtout à
partir de 1681, lorsque plusieurs ateliers durent fermer leurs portes à
Lyon.
Colbert, dont le premier souci était la sauvegarde et le développement de
l'économie du Royaume, aurait sans doute su inciter le textile traditionnel
à faire son profit de ces activités nouvelles, mais c'est le début de sa
disgrâce et il mourra en 1683.
Sur ces entrefaites, la crise devient plus aiguë encore. La révocation de
l'Edit de Nantes (22 octobre 1685), la plus grande et la plus impardonnable
du point de vue économique des fautes de Louis XIV, fut alors la cause bien
connue de "cet exode de citoyens emportant avec eux leur argent, et leur
industrie plus précieuse que leur argent."
La plupart des manufactures d'impression que nous voyons s'établir dans le
reste de l'Europe à la fin du XVIIème siècle ont à leur tête des réfugiés
français. On trouve à Berlin dès 1686, trois impressions à la main créées
par Etienne Dutitre, de Sedan, Jacob Lafosse, de Metz, Jean Durand, de
Montpellier. A Genève, vers I687, une manufacture d'indienne est créée par
Daniel Vasseroux, du Queyras, en Dauphiné. Voulant lutter contre le marasme
des affaires, Louvois fera prendre par Louis XIV l’arrêt de prohibition du
26 octobre 1686 visant "les toiles peintes aux Indes ou contrefaites dans le
Royaume".
On reproche aux indiennes :
- d'être la source de sorties de numéraires du Royaume et, circonstance
aggravante, plus au profit des Anglais et des Hollandais que de notre
Compagnie des Indes ;
- de concurrencer les manufactures traditionnelles non seulement
commercialement, mais encore en débauchant leur main-d’œuvre. On reproche,
enfin, à leurs contrefaçons, d'être d'une technique trop défectueuse pour
pouvoir faire l'objet d'exportation.
La réaction sera la même dans les autres grands Etats de l'Europe : Espagne,
Prusse et même l'Angleterre, mais la prohibition fut plus tardive et dura
moins longtemps, alors qu’en France elle ne fut abolie qu'en 1759 sous
l’influence de la Marquise de Pompadour.
Etendons-nous quelque peu sur cette prohibition qui souleva les passions
pendant des années, préoccupa tous les économistes de cette époque : de
Gournay, l’abbé Morellet, le Chevalier de Chastellux et fut à l'origine de
tracasseries sans nombre, mais surtout suscita une contrebande forcenée qui,
nous le verrons, offrira aux Mulhousiens un débouché tout trouvé pour leurs
premières indiennes. Rappelons-nous que la contrebande de Mandrin portait
exclusivement sur le tabac d'une part et les indiennes de l'autre.
La décision de 1686 eut d'abord pour défaut de donner aux indiennes
l'attrait du fruit défendu. La mode en était déjà bien lancée à ce moment et
une mesure de ce genre ne pouvait que la rendre durable. Un autre défaut de
cet arrêt était de porter un coup très rude à la Compagnie Française des
Indes. Les indiennes constituaient le seul fret pratique de retour vers la
France, et c'était - d'autre part - un excellent article de réexportation
vers les terres coloniales (Antilles, Afrique) car, hors le Canada, il était
impensable de vendre ou d'utiliser comme monnaie d’échange des tissus de
laine ou même de chanvre ou de lin. Notons, en passant, que ce courant
commercial subsistera longtemps sous la forme des indiennes de traite qui
firent, entre autres, la fortune des indienneries de Nantes jusqu'au milieu
du XIXème siècle.
Le gouvernement royal, devant les doléances de la Compagnie, l'autorisa à
importer des indiennes "en admission temporaire", dirons-nous de nos jours.
Inutile de dire que ce fut une des sources de la contrebande."
"Les grandes dames et les grands seigneurs étaient les premiers à frauder.
Ils avaient, du reste, des facilités plus grandes car, outre qu'il était
difficile de porter la main sur eux, ils avaient la possibilité d'ouvrir des
ateliers dans leurs propriétés non soumises au contrôle de l’Etat. Ainsi, le
duc de Bourbon (1692-1740) avait une fabrique d'indienne en son château de
Chantilly et la duchesse du Maine, puis la Marquise de Pompadour donnèrent
leur protection à une foule de petits artisans dans l'enclos de l'Arsenal, à
Paris.
Il est curieux de noter - par ailleurs - que c'est en pleine prohibition, en
1734, que la Compagnie des Indes Orientales charge un de ses officiers de
dresser un véritable rapport d'espionnage industriel en lui demandant de
séjourner aux Indes auprès des teinturiers et de composer un traité complet
sur la manière de peindre les toiles. Cet officier, Antoine de Beaulieu
(1699-1764) s'informe avec la plus scrupuleuse exactitude dans les ateliers
de Pondichéry. Il rapporta une description complète illustrée d'échantillons
représentant les étapes successives de la fabrication d'une indienne.
L'origine de son rapport se trouve au Muséum d’Histoire Naturelle à Paris.
Jean-Michel TUCHSCHERER