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BK no 2 - Juin 1979

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Les indiennes et l'impression sur étoffes

Du 16ème au 18ème siècle

L'industrie de l'impression sur tissus, créée au 18ème siècle à Mulhouse, y a pris un essor considérable (à l'échelle de cette époque !) et de nombreux Koechlin y ont contribué soit comme industriels et commerçants, soit aussi comme dessinateurs et chimistes.

Nous nous proposons, dans de prochains bulletins, d'y consacrer plusieurs articles (dont l'un sur la chimie tinctoriale). En guise de prélude, il nous a paru intéressant de donner ci-dessous les principaux extraits d'un article de M. Jean-Michel TUCHSCHERER, Conservateur du Musée Historique des Tissus de Lyon, paru dans un n° spécial (1975 - n° 4) du Bulletin de la Société Industrielle de Mulhouse consacré au Musée de l'Impression sur Etoffes de Mulhouse.

Dès la fin du 16ème siècle, des navigateurs portugais et espagnols importèrent sur notre continent des cotonnades aux coloris très vifs qui fascinèrent le public. La provenance en était extrême-orientale. Sensiblement à la même époque, le port de Marseille, toujours spécialisé dans le trafic avec l'Orient, vit apparaître des articles semblables de provenance persane et indienne. L'article frappait surtout par l'inaltérabilité de la teinture, le lavage ne faisant qu'aviver les couleurs.

Or, à cette époque, l'Inde était le pays du coton par excellence. Elle l'était depuis bien longtemps puisque Hérodote mentionne, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, que dans ce pays pousse une laine (le coton) bien plus fine que la laine grecque. De nombreux centres de production se trouvaient localisés dans1e N.O. du pays, de Surate à Agra, ainsi qu'à l'Est, sur la Côte de Coromandel (au nord et au sud de Madras), et enfin au Bengale.

En France, la vogue de ces tissus a pu se développer avec la création de la Compagnie des Indes Orientales en 1664. Parmi ses articles de luxe, celle-ci importait surtout des toiles peintes ou "indiennes". La haute bourgeoisie et la noblesse s'arrachaient à prix d'or les "calicots", les "patnas", les "perses" pour s'en vêtir et pour meubler leurs intérieurs. D’ailleurs Molière ne manque pas de se moquer joyeusement de cet engouement en faisant bafouiller son Bourgeois Gentilhomme vêtu d'une indienne. Madame de Sévigné, elle aussi, s'était laissée subjuguer par cette mode surtout parisienne puisque lancée par la Cour. Elle en parle avec enthousiasme dans une lettre à sa fille, perdue dans la lointaine province. Le 16 mai 1672, alors qu'elle vient faire un séjour en Provence, elle lui apporte de Paris une indienne et d'autres belles étoffes.

Tout naturellement - et très vite - furent créées à cette époque des manufactures pour concurrencer les indiennes d'origine. Marseille, qui voit transiter les toiles du Levant, créera le premier atelier en 1648. De façon plus générale en France, un grand nombre d'édits vexatoires depuis 1660 ayant  successivement exclu les protestants de toutes les professions libérales et de beaucoup de métiers, rien d’étonnant à ce qu'ils se soient adonnés à cette industrie nouvelle. Elle se développe particulièrement dans le Languedoc, le Vivarais, la Saintonge. Ailleurs en Europe, c'est la Hollande dont les vaisseaux étaient les principaux pourvoyeurs en indiennes d'origine, qui prend la tête (Amsterdam 1678).

Notons au passage que les fabrications européennes n'atteignirent pas, au début, la qualité des indiennes d'origine. Il s'agissait plus souvent de fleurs blanches sur fond coloré obtenues par teinture à la réserve, mais elles permirent au plus grand nombre de suivre la mode, l’achat des toiles importées restant l'apanage des gens riches. Ces toiles peintes ou imprimées firent inévitablement une forte concurrence aux industries traditionnelles et plus particulièrement aux tissus de luxe de laine ou de soie. Les protestations des soyeux et des lainiers devinrent véhémentes, surtout à partir de 1681, lorsque plusieurs ateliers durent fermer leurs portes à Lyon.

Colbert, dont le premier souci était la sauvegarde et le développement de l'économie du Royaume, aurait sans doute su inciter le textile traditionnel à faire son profit de ces activités nouvelles, mais c'est le début de sa disgrâce et il mourra en 1683.

Sur ces entrefaites, la crise devient plus aiguë encore. La révocation de l'Edit de Nantes (22 octobre 1685), la plus grande et la plus impardonnable du point de vue économique des fautes de Louis XIV, fut alors la cause bien connue de "cet exode de citoyens emportant avec eux leur argent, et leur industrie plus précieuse que leur argent."

La plupart des manufactures d'impression que nous voyons s'établir dans le reste de l'Europe à la fin du XVIIème siècle ont à leur tête des réfugiés français. On trouve à Berlin dès 1686, trois impressions à la main créées par Etienne Dutitre, de Sedan, Jacob Lafosse, de Metz, Jean Durand, de Montpellier. A Genève, vers I687, une manufacture d'indienne est créée par Daniel Vasseroux, du Queyras, en Dauphiné. Voulant lutter contre le marasme des affaires, Louvois fera prendre par Louis XIV l’arrêt de prohibition du 26 octobre 1686 visant "les toiles peintes aux Indes ou contrefaites dans le Royaume".

On reproche aux indiennes :

  1. d'être la source de sorties de numéraires du Royaume et, circonstance aggravante, plus au profit des Anglais et des Hollandais que de notre Compagnie des Indes ;
  2. de concurrencer les manufactures traditionnelles non seulement commercialement, mais encore en débauchant leur main-d’œuvre. On reproche, enfin, à leurs contrefaçons, d'être d'une technique trop défectueuse pour pouvoir faire l'objet d'exportation.

La réaction sera la même dans les autres grands Etats de l'Europe : Espagne, Prusse et même l'Angleterre, mais la prohibition fut plus tardive et dura moins longtemps, alors qu’en France elle ne fut abolie qu'en 1759 sous l’influence de la Marquise de Pompadour.

Etendons-nous quelque peu sur cette prohibition qui souleva les passions pendant des années, préoccupa tous les économistes de cette époque : de Gournay, l’abbé Morellet, le Chevalier de Chastellux et fut à l'origine de tracasseries sans nombre, mais surtout suscita une contrebande forcenée qui, nous le verrons, offrira aux Mulhousiens un débouché tout trouvé pour leurs premières indiennes. Rappelons-nous que la contrebande de Mandrin portait exclusivement sur le tabac d'une part et les indiennes de l'autre.

La décision de 1686 eut d'abord pour défaut de donner aux indiennes l'attrait du fruit défendu. La mode en était déjà bien lancée à ce moment et une mesure de ce genre ne pouvait que la rendre durable. Un autre défaut de cet arrêt était de porter un coup très rude à la Compagnie Française des Indes. Les indiennes constituaient le seul fret pratique de retour vers la France, et c'était - d'autre part - un excellent article de réexportation vers les terres coloniales (Antilles, Afrique) car, hors le Canada, il était impensable de vendre ou d'utiliser comme monnaie d’échange des tissus de laine ou même de chanvre ou de lin. Notons, en passant, que ce courant commercial subsistera longtemps sous la forme des indiennes de traite qui firent, entre autres, la fortune des indienneries de Nantes jusqu'au milieu du XIXème siècle.

Le gouvernement royal, devant les doléances de la Compagnie, l'autorisa à importer des indiennes "en admission temporaire", dirons-nous de nos jours. Inutile de dire que ce fut une des sources de la contrebande."

"Les grandes dames et les grands seigneurs étaient les premiers à frauder. Ils avaient, du reste, des facilités plus grandes car, outre qu'il était difficile de porter la main sur eux, ils avaient la possibilité d'ouvrir des ateliers dans leurs propriétés non soumises au contrôle de l’Etat. Ainsi, le duc de Bourbon (1692-1740) avait une fabrique d'indienne en son château de Chantilly et la duchesse du Maine, puis la Marquise de Pompadour donnèrent leur protection à une foule de petits artisans dans l'enclos de l'Arsenal, à Paris.

Il est curieux de noter - par ailleurs - que c'est en pleine prohibition, en 1734, que la Compagnie des Indes Orientales charge un de ses officiers de dresser un véritable rapport d'espionnage industriel en lui demandant de séjourner aux Indes auprès des teinturiers et de composer un traité complet sur la manière de peindre les toiles. Cet officier, Antoine de Beaulieu (1699-1764) s'informe avec la plus scrupuleuse exactitude dans les ateliers de Pondichéry. Il rapporta une description complète illustrée d'échantillons représentant les étapes successives de la fabrication d'une indienne. L'origine de son rapport se trouve au Muséum d’Histoire Naturelle à Paris.

Jean-Michel TUCHSCHERER

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Dernière modification de cette page : 22/05/2007