La Généalogie consacre - p.31 - à Maurice Koechlin (451) quelques lignes
mentionnant la part déterminante qu'il a prise dans la conception et la
réalisation de la Tour Eiffel. Quelques documents conservés par ses
descendants donnent, à ce sujet, des détails qui ne manquent pas d'intérêt.
Né en 1856, diplômé du "Polytechnikum" de Zurich (comme le fut plus tard son
frère René (452) auquel la Généalogie consacre p.14/15 une longue notice),
Maurice Koechlin se consacre d'emblée à la construction métallique.
Il fut embauché - à compter du 1er novembre 1879 - par Gustave Eiffel
propriétaire et dirigeant d'une entreprise de constructions métalliques et
de Travaux publics, installée aux portes de Paris, à Levallois-Perret, pour
y exercer les fonctions de chef du bureau des études.
La notoriété de l'Entreprise Eiffel, en matière de constructions
métalliques, était indiscutable à l'époque. L'une des plus connues de ses
réalisations est le viaduc ferroviaire de Garabit, sur la Truyère, achevé en
1882 et auquel Maurice Koechlin a participé. Celui-ci avait également fait
le projet et les calculs de l'ossature intérieure de la statue monumentale
"La liberté éclairant le monde" du sculpteur Bartholdi, destinée à être
érigée en avant du port de New-York.
C'est au printemps 1884, à l'époque où avait été décidée la grande
Exposition Universelle de 1889 à Paris, que Maurice Koechlin et son collègue
des Etablissements Eiffel, Emile Nouguier, ont l'idée de construire au
centre de cette Exposition une tour métallique très haute, destinée - comme
le dit l'intéressé - à "donner de l'attrait à l'Exposition".
Un avant-projet est alors établi par Maurice Koechlin (calculs sommaires et
croquis) et soumis à Gustave Eiffel qui déclare ne pas s'y intéresser, mais
autorise ses deux ingénieurs à poursuivre l'étude. Ceux-ci persévèrent donc
et font appel à la collaboration d’un architecte, pour l'établissement d'un
dessin à grande échelle qui est soumis, d'une part au sculpteur Bartholdi,
d'autre part au Commissaire général de l'Exposition des Arts Décoratifs qui
devait se tenir à l'automne 1884.
Ce dernier accepte d'exposer le dessin de la tour projetée et les deux
ingénieurs jugent bon de le montrer au préalable à leur patron. Gustave
Eiffel revient alors sur sa position antérieure et décide de s'associer au
projet.
Il s’empresse, tout d'abord, de mettre son nom avant celui de ses
collaborateurs, sur une demande de brevet d'invention déposée en septembre
1884 "Brevet pour une disposition nouvelle permettant de construire des
piles et des pylônes métalliques d'une hauteur pouvant dépasser 300 mètres."
Eiffel passe ensuite, en décembre 1884, avec ses ingénieurs, un contrat dont
les dispositions peuvent ainsi se résumer :
"MM. Emile Nouguier et Maurice Koechlin s'engagent à céder à M. Gustave
Eiffel "la propriété exclusive du brevet susdit et déclarent être prêts à
lui faire cession de tous leurs droits sans aucune restriction ni réserve,
et à réaliser cette promesse sous la forme que G. Eiffel jugera convenable
et au moment qu’il choisira. Ils le laissent aussi complètement libre, s'il
le croit utile, de prendre le même brevet à l’étranger, en son nom personnel
et s'engagent à lui prêter leur concours dans ce but, s'il était
nécessaire... En outre, MM.E. Nouguier et M. Koechlin cèdent à M. G. Eiffel
leurs parts de propriété sur le projet exposé.
En contrepartie, Eiffel prend à sa charge les frais entraînés par le brevet
et s'engage - si la tour est réalisée, même avec des modifications - à
verser à chacun d'eux une "prime" de 1% des sommes qui "lui seront payées
pour les diverses parties de la construction". Il s’engage, enfin, "à citer
toujours les noms de ces Messieurs chaque fois qu'il y aura lieu de
mentionner, soit le brevet, soit l'avant-projet actuel" (engagement qui ne
fut pas respecté... ).
Faut-il s'indigner de cette mainmise par l’employeur sur le brevet et
l'ensemble du projet ? Sous réserve de l'opinion d’un juriste spécialiste en
matière de brevets, il semble que cette pratique - probablement toute
naturelle au XIXème siècle - soit encore courante au XXème ; elle ne manque,
en effet, pas de justifications. La "prime" attribuée en contrepartie aux
deux inventeurs, n'était du reste, pas négligeable !
Quoi qu'il en soit, le nom de Gustave Eiffel s'est - dans les faits - trouvé
entièrement substitué à celui de ses ingénieurs, pourtant seuls auteurs du
projet, et c'est ainsi que Paris a une Tour Eiffel. Aurait-il fallu
l'appeler "Tour Koechlin" ? Avec sa modestie bien connue, Maurice Koechlin
ne l'aurait sans doute pas voulu, lui, qui écrit, à propos de son patron,
qu'après sa décision (tardive) de s'intéresser au projet, "il fit tout le
nécessaire, avec la persévérance qui le caractérisait, pour faire adopter le
projet et le réaliser".