La Hollande connaît une petite branche de notre famille ; à défaut de
descendants masculins, elle n'y sera plus présente dans quelque temps.
Qui était le fondateur de cette branche, qui s'y est maintenue pendant
environ 150 ans ? Josué Emile Koechlin de Mulhouse était une toute autre
figure que son père. De ce père, Joseph Koechlin (100), nous trouvons une
biographie dans la Généalogie Koechlin 1975, page 27, et nous l'y
rencontrons comme "père de famille qui appréciait la gaieté et la bonne
conversation dans la maison". Le fils, Josué Emile, ne possédait pas cette
bonhomie et ce sens de la famille de son père : dans certains milieux, il
était connu comme "l'ours". Il ne se vouait pas aux sciences comme son père
le faisait à la géologie, et beaucoup moins, au bien-être public : il
occupait seulement la fonction de consul. Il exerçait la profession
d'industriel comme un vrai Mulhousien, non pas dans le textile, mais dans la
minoterie.
Nous savons
peu de la jeunesse et des premières années de Josué Emile ; son image va
vivre, pour nous, quand - en voyage - il rencontre la famille hollandaise du
boulanger Nicola de La Haye et particulièrement sa fille Wijnanda. Ce n'est
pas une famille ordinaire, car quel boulanger de 1850 fait des voyages
internationaux? Wijnanda fait une grande impression sur Josué Emile.
Malheureusement il la perd de vue. Il traverse une grande partie de l’Europe
pour la chercher et finit par la trouver. Les deux jeunes gens s'accordent,
les parents donnent leur consentement et le 15 mai 1856, le mariage a lieu à
La Haye. Mais pendant ce temps là, Josué Emile ne s'est pas reposé: dans la
même année, il établit une minoterie près de La Haye, dans la commune de
Voorburg. Le choix de cette branche d'industrie sera, sans doute influencé
par le fait que son beau-père était boulanger. La nouvelle entreprise
recevait le nom de "Minoterie Nicola Koechlin et Cie". La "Cie" donne une
indication que Josué Emile avait su intéresser - non seulement son beau-père
- mais aussi d'autres personnes.
La minoterie était située - et on trouve les bâtiments, de nos jours, - au
même endroit - près de La Haye, mais dans la commune de Voorburg. Le village
le plus proche était Rijswijk connu par la paix qui termine la guerre de
neuf ans entre la France et une partie de l'Europe, en 1697. Josué Emile va
demeurer avec sa jeune femme à côté de la minoterie, au bord du canal qui
unit La Haye, Delft et Rotterdam. Sept enfants sont nés ici, dont deux sont
décédés très jeunes.
Et puis, quelque chose arrive dont nous ne pouvons pas donner une
explication. En 1868, Josué Emile quitte la Hollande avec toute sa famille
pour s'établir à Mulhouse où il fonde de nouveau, cette fois avec son frère
Joseph Jacques, une minoterie. D'après l'article sur la meunerie dans
l'Histoire Documentaire de Mulhouse de 1902, Josué Emile fut considéré comme
expert sur ce terrain ; mais malgré cette réputation, la minoterie - à
Mulhouse - ne donnait pas des résultats favorables et on dut prendre la
résolution de retourner en Hollande. Ferdinand, le fils cadet de Wijnanda et
de Josué Emile est né à Mulhouse. En 1878, après un séjour de dix ans à
Mulhouse (y compris les ans de guerre 1870/71 !), tout le matériel fut
emballé et transporté à l'usine de Hollande.
Josué Emile et Wijnanda et leurs enfants n'allaient pas vivre dans la
vieille maison, mais ils s'établissaient dans la maison de campagne "Leeuwendaal"
commune de Rijswijk, située dans un parc étendu. La minoterie hollandaise
donnait, évidemment, de meilleurs résultats que celle de Mulhouse, car dans
la maison Leeuwendaal la famille vivait dans le luxe. Le père de famille
aimait beaucoup sa maison et le séjour au sein de sa famille ; mais il
entretenait aussi des liens amicaux avec une Alsacienne rencontrée dans un
club de vieux Alsaciens, à La Haye. Ses fils menaient une vie de
gentilshommes campagnards, pratiquant la chasse, la pêche, la navigation, le
voyage. Ses trois filles épousaient des étrangers : un Bâlois, un
Strasbourgeois et deux Américains. Le parc autour de la maison contenait un
manège, une ferme, un jardin potager et des viviers.
Josué Emile a pris deux de ses fils dans la fabrique, Joseph et Ferdinand ;
malheureusement, ils ne se supportaient pas très bien. Le fils Joseph a
bâti, en 1886, à côté de la minoterie, une maison avec beaucoup de
nouveautés pour ce temps : chauffage central, WC, téléphone, eau chaude
courante, éclairage électrique. Il les avait probablement découverts pendant
son séjour en Amérique, d'où venait aussi sa première épouse. (Voir
l'illustration dans Généalogie 1975, page 36).
Dans la minoterie, entrait un nouvel associé en la personne de Théo Cramer
et, en 1931, fut célébré le 75ème anniversaire de l'entreprise. En dernier
lieu, la fabrique fut une subdivision d'une combinaison de minoteries.
Il nous reste une grande énigme : que se passa-t-il à la minoterie de
Hollande entre 1868 et 1878 ? En 1931, la 75ème année d'existence fut
célébrée et on peut en conclure que la minoterie était en action pendant les
années 1868-1878. Mais qui avait la direction ? Les fils étaient encore trop
jeunes, le beau-père Nicola était décédé en 1861. Il est possible que Pierre
Cramer, le père de Théo, un ancien marin, éventuellement le "Cie" dans la
raison sociale, ait continué la production, de sorte que Josué Emile - en
revenant de Mulhouse en 1878 - puisse reprendre la direction sans trop de
difficultés.
Quand nous examinons la vie de Josué Emile, nous pouvons conclure sans aucun
doute, qu'il n'a pas eu peur de prendre des risques, comme digne descendant
des industriels mulhousiens, et qu'il a mené une vie agréable, également
comme ses parents de Mulhouse. Mais il n'a pas hérité la religion et le sens
du service public, si caractéristiques pour les industriels et les
administrateurs de notre famille.
Henry KOECHLIN